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mercredi, 15 août 2012

Louis-Claude de Saint-Martin et le corps de matière ténébreuse

L’anéantissement de « la chair de corruption »

et l’accès à l’état céleste selon le Philosophe Inconnu

 

Jean-Marc Vivenza

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« Le royaume de Dieu ne peut habiter avec la chair et le sang,

par conséquent il faudra que la chair et le sang disparaissent,

pour que les prophéties parviennent à leur accomplissement. »

(Ecce Homo, § 6).

 


11-7-5186b.jpgSi Jean-Baptiste Willermoz (1730-1824), comme nous l’avons exposé dans un texte récent : « Le Régime Ecossais Rectifié et la doctrine de la matière », texte qui provoqua quelques surprises chez ceux qui, soit n’avaient pas souhaité - pour diverses raisons - approfondir les positions doctrinales du Régime rectifié à l’égard du statut de la matière et donc ne voulaient pas les connaître et les mettre en lumière, soit les ignoraient tout simplement faute de ne les avoir lues ou travaillées, il apparaît que Louis-Claude de Saint-Martin (1743-1803) sur le sujet du statut de la création matérielle, non seulement ne le cède en rien au maître d’œuvre de la réforme de Lyon par rapport à ses positions, mais, à bien des égards, va parfois bien plus loin encore dans la rigueur de ses analyses et la sévérité de ses jugements, en amplifiant les vues déjà passablement sombres de Willermoz.

Les conceptions de Saint-Martin, comme celles de Willermoz sur la matière, son origine et sa destination, proviennent de l’enseignement reçu de Martinès de Pasqually (+ 1774) qui édifia son Ordre des élus coëns à partir d’une doctrine au sein de laquelle apparaît nettement la thèse affirmant la nature purement spirituelle et immatérielle de l’Adam primitif, en son état initial glorieux avant la Chute, emprisonné et jeté ensuite dans un corps de matière ténébreuse en rétribution du péché, corps qu’il est appelé à abandonner définitivement lors de sa « réintégration » de façon a retrouver sa première propriété, vertuet puissance spirituelle divine. C’est cette idée que reprit, et fit sienne entièrement Saint-Martin, comme on va le constater, idée qui traverse l'ensemble de sa pensée lorsqu'il évoque le caractère dégradé et dégénéré de l'actuelle existence des fils d'Adam, insistant, avec une force impressionnante, sur le triste état de l’homme, immergé dans « les substances matérielles impures », et son nécessaire accès, après disparition de son corps charnel, à la région de « l’élément pur ».

La position de Saint-Martin sur ce point est donc essentielle à la compréhension de son discours et à la juste perception de la perspective spirituelle qu’il expose dans ses écrits, faisant qu’il importe d’étudier et connaître précisément les analyses que le Philosophe Inconnu développe sur l’univers matériel, faute de quoi on risque de s’illusionner grandement sur ce qu’est exactement la voie saint-martiniste, et plus globalement sa finalité – s’agissant en particulier des méthodes qu’elle propose et du but véritable auquel elle cherche à conduire les âmes de désir –  voie dont la doctrine, à propos du monde matériel et sa dissolution finale, est d’ailleurs absolument identique chez les trois représentants principaux du courant de l'illuministme mystique en France au XVIIIe siècle, que furent Martinès de Pasqually, Willermoz et Saint-Martin.

I. Les germes empoisonnés de la terre selon Saint-Martin

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« L'homme est conçu non seulement dans le péché,

comme le disait David de lui-même,

mais il est encore conçu par le péché,

vu les ténébreuses iniquités de ceux qui l'engendrent. »

(Le Nouvel homme, § 9.)

 

le-nouvel-homme-couverture.jpgLorsqu’on aborde sérieusement Saint-Martin, et qu’on ne se contente pas dans sa fréquentation d’une lecture superficielle, on est très vite frappé par la tristesse qui se dégage de son regard sur le monde créé, tristesse radicale et extrême de nature métaphysique, qui est tout à la fois un trait de son caractère [1] et le résultat d’un terrible constat : le monde déchu emprisonne l’homme dans une « enveloppe ténébreuse de matière » qui forme à la fois le « corps » de chaque créature et le «corps général de l’univers». C’est pourquoi le théosophe d’Amboise n’hésite pas à déclarer que le monde est plongé dans des abîmes de corruption et, dans des sanglots singulièrement poignants, nous porte à une réflexion qui n’est pas sans produire un certain vertige intérieur lors de la découverte de quelques uns de ses textes les plus radicaux qui sont destinés à produire, justement, dans l’âme de ses lecteurs, un « réveil » de leur fatal endormissement.


Ainsi, la description des conséquences, ainsi que la transmission duSceau Martiniste.jpg poison délivré par les suites du « péché originel », établissant et déterminant les bases de la condition humaine, feront écrire au Philosophe Inconnu une des pages les plus saisissantes de toute l'histoire de la littérature spirituelle, qui, de par son caractère exceptionnel, éclaire une criante vérité que chaque être souhaitant avancer dans la « carrière », se doit au minimum de connaître, aux mieux de méditer attentivement : « 
Comment pourrions-nous cesser de nourrir en nous l'esprit de douleur, ou plutôt la douleur de l'esprit quand nous considérons la voie temporelle est spirituelle de l'homme sur la terre ? L'homme est conçu non seulement dans le péché, comme le disait David de lui-même, mais il est encore conçu par le péché, vu les ténébreuses iniquités de ceux qui l'engendrent. Ces ténébreuses iniquités vont influer sur lui corporellement, et spirituellement jusqu'à sa naissance.Il naît ; il va recevoir intérieurement le lait taché de ces mêmes iniquités, et extérieurement mille traitements maladroits qui vont déformer son corps avant même qu'il soit formé ; des conceptions dépravées, des langues fausses et corrompues vont assaillir toutes ses facultés, et les épier au passage pour les infecter dès qu'il les manifestera par le moindre de ses organes. Ainsi vicié dans son corps et dans son esprit avant même d'en avoir l'usage, il va entrer sous la fausse administration de ceux et celles qui l'environnent dans son premier âge, qui sèmeront en abondance des germes empoisonnés dans cette terre déjà empoisonnée elle-même, et s'applaudiront de lui voir produire des fruits analogues à cette atmosphère désordonnées qui est devenue leur élément naturel. (…) Quand on pense que nous sommes tous composés de ces mêmes éléments, dirigés par ces mêmes lois, alimentés par ces mêmes désordres, et ces mêmes erreurs, que nous sommes tous immolés par ces mêmes tyrans, et que nous immolons nos semblables à notre tour par ces mêmes armes empoisonnées ; quand enfin on pense que telle est l'atmosphère qui nous enveloppe et nous pénètre, on craint de respirer, on craint de se regarder, on craint de se remuer, et de se sentir. » (Le Nouvel homme, § 9.) [2]

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« Les ténébreuses iniquités

vont influer sur l’homme corporellement,

et spirituellement jusqu'à sa naissance.

 Il naît ; il va recevoir intérieurement le lait taché

de ces mêmes iniquités….

qui sèmeront en abondance des germes empoisonnés

dans cette terre déjà empoisonnée elle-même… »

(Le Nouvel homme, § 9.)

 

II. Génération corrompue et naissance animale

Pour Saint-Martin, le sort de la créature humaine est donc d'une telle tristesse, réduite et condamnée àInsecte.jpg une finitude de nature à ce point sinistre, qu’il se demande comment l’homme peut continuer à nier de la sorte les évidences, et refuser de voir clairement la réalité de son état dont la première image, c'est-à-dire celle de sa naissance, offre à l'observation objective une leçon significative à ceux qui veulent bien se pencher, un instant, sur le sens de cette génération bestiale et animale qui conditionne l’apparition en ce monde de la créature que nous sommes, créature que le Philosophe Inconnu qualifie de « vil insecte » (sic). Parlant de cette pitoyable situation, Saint-Martin nous dit : « C’est au moment de sa naissance corporelle, qu’on voit commencer les peines qui l’attendent. C’est alors qu’il montre toutes les marques de la plus honteuse réprobation ; il naît comme un vil insecte dans la corruption ; il naît au milieu des souffrances et des cris de sa mère, comme si c’était pour elle un opprobre de lui donner le jour ; or quelle leçon n’est-ce pas pour lui, de voir que de toutes les mères, la femme est celle dont l’enfantement est le plus pénible et le plus dangereux ! Mais à peine commence-t-il lui-même à respirer, qu’il est couvert de larmes et tourmentés par les maux les plus aigus. Les premiers pas qu’il fait dans la vie, annoncent donc qu’il n’y vient que pour souffrir, et qu’il est vraiment le fils du crime et de la douleur. O homme, verse des larmes amères sur l’énormité de ton crime, qui a si horriblement changé ta condition ; frémis sur le funeste arrêt qui condamne ta postérité à naître dans les tourments et dans l’humiliation, tandis qu’elle ne devait connaître que la gloire, et un bonheur inaltérable. » (Des erreurs et de la vérité).

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« L’homme naît comme un vil insecte dans la corruption ;

il naît au milieu des souffrances et des cris de sa mère,

comme si c’était pour elle un opprobre de lui donner le jour… »

(Des erreurs et de la vérité).

 

Ce terrible état, qui est en fait une punition nous assimilant, selon Saint-Martin, aux bêtes dont nous partageons l’animalité depuis la chute, se double d’une cruelle impuissance qui renforce le sentiment de servitude vis-à-vis de la mort et de la corruption qui nous dominent de façon scandaleuse, et nous font vivre en esclaves : « Quel est donc le triste état de la postérité humaine, où l’homme de désir lui-même est réduit à pleurer en vain, et à voir ses frères ou liés par de fortes chaînes dans de ténébreux cachots ou transportés dans les sépulcres de la mort et de la putréfaction ! Et cela sans qu'il lui soit possible d'agir pour leur délivrance, ni de rien opérer pour eux ! Il n'est que trop vrai, malheureux homme, que le temps, et la mort sont les rois de ce monde. »  (Le Nouvel homme, § 50).

III. Le corps matériel corrompu provient d’une « dégénérescence » substantielle

Cette triste condition vient du fait - et Saint-Martin est à cet égard, comme nous l’avons plus haut précisé, en parfait accord avec son premier maître Martinès de Pasqually dont il reprend la pensée au sujet de la Chute et ses conséquences sur la complète « dégénérescence de l’homme », ayant donné une traduction sans doute plus littéraire aux sombres descriptions du Traité sur la réintégration - que nous avons été « enfermés » lors de notre conception, en punition du crime d’Adam notre premier père selon la chair, dans des corps de matière d’une nature ténébreuse, matière flétrie, souillée, mais aussi et surtout infectée du germe de la « dégénérescence » la destinant à la mort, vouée en sa substance à l’anéantissement et à la disparition définitive dans la nuit du « tombeau de la mort », en raison de cette transformation de son état premier glorieux immatériel, Martinès parlant de « métamorphose » (Traité, 195), en une essence charnelle matérielle dégénérée[3] 


_traite_letourneur.jpgTout le discours de Saint-Martin relève ainsi d’une grande fidélité conceptuelle par rapport à Martinès, qui utilise effectivement dans le Traité sur la réintégration le terme de « dégénérescence » pour qualifier la transmutation d’Adam :  « Le premier homme a dégénéré de sa faculté d'être pensant » (Traité, 29) ; « Ce que je viens de vous dire sur la prévarication d’Adam et sur le fruit qui en est provenu vous prouve bien clairement ce que c'est que notre nature corporelle et spirituelle, et combien l'une et l'autre ont dégénéré… » (Traité, 45) ; « Le mineur spirituel [...] a dégénéré et [...] s'anéantit dans l'inaction spirituelle divine jusqu'au point de devenir le tombeau de la mort. » (Traité, 49). Or le terme de dégénérescence, dans le vocabulaire du XVIIIe siècle, évoque certes un « changement d’un état de bien en mal » (Cf. Dictionnaire de l’Académie Française, 1762), mais par sa racine latine : degenerare, de genus, genre, et de la préposition « de » régissant l’ablatif, signale l’action de « sortir de son genre »,  se « séparer de son espèce », perdre « les qualités de sa race », « s’abâtardir », « altérer son essence », « ruiner sa nature », soit transformer son être au point de devenir totalement autre, et ce dans un sens négatif extrêmement fort. On peut donc constater une parfaite similarité doctrinale entre Martinès, Willermoz et Saint-Martin sur cette question de la matière, puisque, en des termes quasi identiques, ils expriment une même pensée qui pose sur la nature et l’origine du composé matériel, et donc sa destination au néant car les deux termes évidemment sont liés, un jugement absolument comparable, théorie qui se retrouvera formulée et précisée lors des Leçons de Lyon (1774-1776), jusqu’à devenir une part essentielle de la doctrine du Régime Ecossais Rectifié, comme, en un parallèle identique, un élément fondamental de la pensée saint-martiniste. [4]

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« La jonction de l’esprit avec la matière

est une abomination pour l’esprit,

puisqu’il n’y a rien qui lui soit si contraire que la matière.

Cette abomination ne cessera que lorsque la matière

et le quaternaire temporel seront réintégrés…»

 (Leçon de Lyon n°82, 6 décembre 1775).

 

DESSIN THEURGIQUE.jpgCeci explique pourquoi, selon Saint-Martin, qui la regarde comme Martinès viciée, rongée par le péché, chargée substantiellement du poison putride que représente la matière, notre nature effectivement « dégénérée » dans une jonction entre esprit et matière qui est une absolue « abomination », fait que tant que l’homme reste lié à son corps il ne peut vivre que dans un horrible chaos qui est la loi de la vie terrestre, d’autant que sa forme matérielle actuelle est semblable à celle dont aurait été revêtu le démon s’il avait été question qu’il se réconcilie avec le Créateur  : « La forme matérielle de l’homme était, à quelques différences près, celle que le Pervers aurait prise pour sa réconciliation… » (SM/H, leçon de Lyon n°56, 29 juillet 1775) ; « Le nombre 5, qui avec 4 fait 9, nous fait voir la jonction de l’esprit avec la matière ; ce qui est une abomination pour l’esprit, puisqu’il n’y a rien qui lui soit si contraire que la matière. Cette abomination ne cessera que lorsque la matière et le quaternaire temporel seront réintégrés, chacun à leurs principes, et que lorsque toutes les productions des facultés divines seront réintégrées dans le centre divin dont elles sont écartées. » (SM, leçon  n°82, 6 décembre 1775) ; « la naissance de la matière est la suite de la volonté mauvaise de l’être démoniaque (…) Nous ne sommes en privation dans ce séjour matériel que parce que notre premier père s’est uni autrefois avec l’être dont la volonté mauvaise avait été punie par l’emprisonnement dans le cercle matériel, l’homme se garderait bien de trop s’arrêter sur cette matière et d’y porter ses désirs, car quels bien spirituels en pourrait-il recevoir, puisqu’elle est opposée à l’esprit ? » (SM, leçon de Lyon n°86, 5 janvier 1776).

 

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« La forme matérielle de l’homme était,

à quelques différences près,

celle que le Pervers aurait prise pour sa réconciliation… »

(Leçon de Lyon n°56, 29 juillet 1775).

 

De la sorte le Philosophe Inconnu, suivant fidèlement Martinès de Pasqually, afin de démontrer le caractère impur du composé matériel, l’union « abominable » du corps et de l’esprit, poursuit sa démonstration en affirmant que s’il n’y avait pas eu de prévarication, l’univers n’eût point été constitué, il n’y aurait pas eu production de la matière : « La défectuosité de la nature ne tient donc pas seulement à l'essence des formes ; mais encore à leur entretien et tous les êtres matériels manifestent de mille manières différentes cette loi imparfaite, source de tous les désordres. Ainsi, la vie des corps repose sur la confusion, comme la confusion est la source et la loi de leur existence. Ainsi, s'il n'y avait point de mal ou de confusion, il n' y aurait point de corps de matière, ou point d'univers. Faisons l'application de cette vérité à l'homme temporel et nous verrons ce qu'il doit penser de son état actuel, où, pendant qu'il est uni à son corps, il ne peut vivre que dans la confusion et par la confusion. » (De l’esprit des choses, vol. I., «Le niveau »).

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« S'il n'y avait point de mal ou de confusion,

il n' y aurait point de corps de matière, ou point d'univers.

….l'homme temporel pendant qu'il est uni à son corps,

ne peut vivre que dans la confusion et par la confusion. »

(De l’esprit des choses, vol. I., «Le niveau »).

 

C’est pourquoi, sans ménagement particulier, le Philosophe Inconnu nous indique que l'enveloppe matérielle dans laquelle nous sommes enfermés, est la cause de la douloureuse situation que nous endurons ; c'est la chair, le composé grossier que nous assumons, non sans difficultés multiples, qui est à la source de notre relation souffrante et désorientée au monde, la raison de notre incapacité à nous hisser vers les domaines spirituels : « Ce corps matériel que nous portons, est l’organe de toutes nos souffrances ; c’est donc lui qui formant des bornes épaisses à notre vue et à toutes nos facultés, nous tient en privation et en peine ; je ne dois donc point dissimuler que la jonction de l’homme à cette enveloppe grossière, est la peine même à laquelle son crime l’a assujetti temporellement, puisque nous voyons les horribles effets qu’il en ressent depuis le moment où il en est revêtu, jusqu’à celui où il en est dépouillé ; et que c’est par là que commencent et se perpétuent les épreuves, sans lesquelles il ne peut rétablir les rapports qu’il avait autrefois avec la Lumière. » (Des erreurs et de la vérité).

 

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« La jonction de l’homme à cette enveloppe grossière,

est la peine même à laquelle son crime

 l’a assujetti temporellement,

nous voyons les horribles effets qu’il en ressent

depuis le moment où il en est revêtu,

jusqu’à celui où il en est dépouillé… »

(Des erreurs et de la vérité).

 

Nous avons été jetés, après le crime d’Adam, en punition et pour notre expiation, dans des corps de matière, enfermés dans des cachots de chair, nous asservissant à une vie de servitude : « Depuis l'altération, nous sommes dans unevéritable prison, qui est notre corps, pendant qu'il devrait être encore plus notre préservatif ; et même au lieu de diminuer selon leurs forces et leur industrie le poids de leurs fers, la plupart des hommes concourent à ce que leur âme devienne de la nature de leur prison, en se matérialisant comme ils le font. Ainsi l'âme humaine étant devenue par là pour ainsi dire, prison elle-même, on peut voir quelle est aujourd'hui sa lamentable situation. On peut voir aussi pourquoi elle est dans sa propre servitude, au lieu d'être au service de son maître. » (Le Ministère de l’homme-esprit).

IV. La matière est le royaume de Satan

Loin d’être une protection contre la mort, un rempart pour nous protéger de l’infection et de l’anéantissement dans la vile boue de la dégénération, les corps pour Saint-Martin, sont le produit même de la putréfaction consécutive de la chute et doivent retourner à cette origine putréfiée pour y être anéantis : « Observe en outre la nature en elle-même et tu verras par l'infection qui est le résidu final de tous les corps, quel est l'objet de l'existence de ces mêmes corps et s'ils ne sont pas destinés à servir d'enveloppe et de barrière à la putréfaction, puisque cette putréfaction est leur base fondamentale, comme elle est leur terme. »  (De l’esprit des choses, vol. I., «Preuve que la nature a pour objet de servir de prison ou d'absorbant à l'iniquité»).

 

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« Tu verras par l'infection

qui est le résidu final de tous les corps,

quel est l'objet de l'existence de ces mêmes corps…

….la putréfaction est leur base fondamentale,

comme elle est leur terme. »

(De l’esprit des choses, vol. I.).

 

Toutefois, par delà cette putréfaction, qui est la source comme la finalité des corps, le terme général de la matière ténébreuse, Saint-Martin nous révèle une autre terrible vérité à son égard, à savoir qu’elle est sous la domination de l’être pervers. De par son crime, Adam a été certes enfermé dans une épaisse enveloppe charnelle : « Si les hommes eussent été plus prêts à rentrer dans la vérité, si l'humanité entière ne se fût pas jetée sous le joug de la matière et des ténèbres, cette forme glorieuse serait restée dans sa splendeur, et elle aurait relevé l'homme par la force de son attraction. Mais le poids du crime la fit rentrer dans son épaisse enveloppe » (L’Homme de désir,  § 156), mais à cette tragédie originelle vient s’ajouter un autre aspect non moins inquiétant, qui a de quoi nous montrer combien notre situation est précaire et menacée, puisque livrée à la puissance de l’Adversaire.

En effet, par son crime, en étant emprisonné dans les fers de la matière, en réalité l’homme est tombé entre les mains de l’Ennemi, du Prince qui règne sans partage en ce monde - ce que l’Evangile confirme avec force : « Tout ici-bas est aux mains du malin » (I Jean V, 19). C’est pourquoi insiste Saint-Martin, l’Adversaire nous rappelle constamment qu’il est le maître de la matière et que cette « matière » est, précisément, son « royaume » : « Les esclaves de l'ennemi sont aussi dans l'agitation, sans qu'ils en retirent aucun profit. Cet ennemi, après avoir remporté presque universellement la victoire, agit en maître et en tyran sur ses sujets. Il les vexe par des vives douleurs, pour leur faire sentir que la matière est son royaume. Il les punit d'avoir eu l'imprudence d'agir sans leur Dieu, en les tourmentant sur cette terre, comme dans un lieu où Dieu n'agit point. » (Le Nouvel homme, § 58).

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En contrecoup de l’horreur de son crime,

Adam s’est condamné à passer son existence charnelle

sous la domination du Serpent,

puisque le monde matériel est le royaume de l’ennemi.

 

Non content de subir le contrecoup d’une punition consécutive à l’horreur de son crime, Adam, explique Saint-Martin, s’est en fait condamné à passer son existence charnelle sous la domination du Serpent, puisque le monde matériel est le royaume de l’ennemi, il est le lieu où il règne, par et sur la matière, qui est le composé général de cet univers déchu destiné à la corruption et à la mort. De ce fait, et l’on voit mieux la raison des mises en garde réitérées du Philosophe Inconnu pour que nous nous libérions de la région charnelle car s’attacher à ces vestiges ténébreux implique directement de lier son sort à celui du monde, se complaire dans la chair c’est en réalité se couper de Dieu, s’éloigner de l’amour du Père dans lequel il n’existe aucune convoitise de la chair ni l’orgueil de la vie matérielle : « N’aimez pas le monde, ni les choses qui sont dans le monde, si quelqu’un aime le monde, l’amour du Père n’est pas en lui ; parce que tout ce qui est dans le monde, la convoitise de la chair, et la convoitise des yeux, et l’orgueil de la vie, n’est pas du Père, mais est du monde. » (1 Jean II 15-16). [5]

 

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« Cet ennemi nous fait

sentir que la matière est son royaume. »

(Le Nouvel homme, § 58).

 

Cette idée se traduit de cette façon chez Saint-Martin : « Quel est donc le triste état de la postérité humaine, où l’homme de désir lui-même est réduit à pleurer en vain, et à voir ses frères ou liés par de fortes chaînes dans de ténébreux cachots ou transportés dans les sépulcres de la mort et de la putréfaction ! Et cela sans qu'il lui soit possible d'agir pour leur délivrance, ni de rien opérer pour eux ! Il n'est que trop vrai, malheureux homme, que le temps, et la mort sont les rois de ce monde. »  (Le Nouvel homme, § 50). Résonnent donc en l’âme éprise du Ciel, ces mots du Réparateur : « Celui qui affectionne sa vie, la perdra ; et celui qui hait sa vie dans ce monde–ci, la conservera pour la vie éternelle. » (Jean XII, 25).

V. La « spiritualisation de la matière » est une impossibilité 

Certes, fera savoir Saint-Martin, l’esprit parle aux hommes, il s’adresse à eux et leur indique qu’ils n’ont rien de commun avec le monde, que leur vraie patrie est au Ciel, mais la corruption de leur matière les empêche d’entendre ce que leur dit la sainte Parole de Dieu, les enjoignant à ne point se laisser dominer par celui qui règne en maître sur le monde matériel : « L'esprit parle sans cesse à tous les hommes, que notre épaisse matière nous empêche d'entendre.. » (Le Ministère de l’homme-esprit).

La voix de cet « esprit » est voilée, assourdie, cachée et dissimulée par la matière ténébreuse dans laquelle se complait une humanité asservie, car le corps qui est pourtant une prison, le symbole concret de notre servitude dont nous devrions nous libérer, parvient à « matérialiser » l’âme qui se laisse séduire par les pièges de la chair et devient, à son tour, une seconde prison plus obscure encore, emplie des pensées et des séductions de la matière alors qu’elle devait concourir à nous en libérer :  « Depuis l'altération, nous sommes dans une véritable prison, qui est notre corps, pendant qu'il devrait être encore plus notre préservatif ; et même au lieu de diminuer selon leurs forces et leur industrie le poids de leurs fers, la plupart des hommes concourent à ce que leur âme devienne de la nature de leur prison, en se matérialisant comme ils le font. Ainsi l'âme humaine étant devenue par là pour ainsi dire, prison elle-même, on peut voir quelle est aujourd'hui sa lamentable situation. On peut voir aussi pourquoi elle est dans sa propre servitude, au lieu d'être au service de son maître. » (Le Ministère de l’homme-esprit).

 

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« Depuis l'altération, nous sommes dans une prison,

qui est notre corps…

au lieu de diminuer selon leurs forces

et leur industrie le poids de leurs fers,

la plupart des hommes concourent

à ce que leur âme devienne de la nature de leur prison,

en se matérialisant … »

 (Le Ministère de l’homme-esprit).

 

pantacle.gifC’est pourquoi Saint-Martin, épouvanté devant cette « matérialisation » de l’âme, nous interroge en nous faisant voir que tous les corps sont destinés à la disparition, voués à être réduits en cendres puis à s’effacer pour toujours comme le sera la totalité de la matière universelle lorsque les temps adviendront – désignant, comme Martinès de Pasqually l’entendait lui-même, cet anéantissement sous le nom de « réintégration » qui n’est pas une « spiritualisation de la chair », mais, selon Saint-Martin, une authentique et concrète « disparition de la matière » et des formes, afin que l’ensemble du composé matériel créé soit effectivement « réintégré » au Principe, c’est-à-dire positivement, effacé, volatilisé, détruit et anéanti, de sorte qu’il s’évanouisse et retourne au néant d’où il était sorti  : « Que dire donc à ceux qui ne veulent pas croire à une diversité d'actions génératrices primitives, pour la production de la matière et qui, par conséquent, regardent cette matière comme une chose éternelle et dont la réintégration est impossible ? Il faut leur répondre par de simples faits : depuis que le monde existe, la terre a reçu dans son sein les cadavres d'un grand nombre d'hommes et d'un grand nombre d'animaux ; cependant elle n'a pas augmenté de volume pour cela, ainsi il faut bien que leurs formes ne soient pas inréintégrables et que, par conséquent, celle de la matière universelle ne soit pas inréintégrable non plus. Mais l'incinération est encore une objection qu'on peut leur présenter : car, si le simple feu élémentaire réduit un corps à une si petite portion de cendres, comment ne pas voir que le feu supérieur pourra réduire encore davantage, puisqu'il est plus actif, le corps général de la nature. Ainsi les formes peuvent être aisément réintégrées dans le principe qui les a produites et tout nous montre comment il est possible que l'univers disparaisse et soit réintégré.»  (De l’esprit des choses, vol. I., «Des éléments mixtes et de l'élément simple»).

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La « réintégration » est une « disparition » de la matière,

afin que l’ensemble du composé matériel créé

soit effectivement « réintégré » au Principe,

c’est-à-dire positivement, effacé, volatilisé,

détruit et anéanti, de sorte qu’il s’évanouisse

et retourne au néant d’où il était sorti :

"tout nous montre comment il est possible

que l'univers disparaisse et soit réintégré.»"  

(De l’esprit des choses, vol. I., «Des éléments mixtes et de l'élément simple»).

 

L’image de la naissance continuelle des corps puis de leur disparition sur cette terre, comme préfiguration du devenir du corps général matériel qui aura à disparaître entièrement, avait déjà été utilisée par Saint-Martin lors des leçons de Lyon où, dans un exposé relativement développé qui fut d’ailleurs le dernier qu’il donna, il intervint pour expliquer que la forme attirée par les choses matérielles ténébreuses de même nature qu’elle, nous oblige à travailler à ce que l’esprit soit en mesure de se réunir à sa source divine, en abandonnant le corps à la Terre de manière à ce que puisse s’opérer la « réintégration », moment où se sépareront définitivement l’âme spirituelle et le corps de matière ténébreuse : « Quand l’action supérieure aura fait cesser l’inférieure et qu’il n’y aura plus que l’action de l’unité, nécessairement les formes corporelles, qui n’ont eu leur existence et qui ne sont entretenues que par cette double action, n’existeront plus. L’âme spirituelle étant d’essence divine, c’est un état contraire à sa nature d’être en jonction avec un corps matériel, ténébreux et périssable. Puisque, cependant, elle lui est unie, il faut  que cette jonction soit l’effet d’une loi de justice qui s’accomplit sur elle pour lui faire expier une prévarication. Nous ne pouvons pas douter que cette jonction ne soit pour elle un châtiment. Sa peine est prouvée par l’antipathie qu’il y a entre elle et son corps comme être spirituel. (….) Le corps ne tend qu’aux choses matérielles, ténébreuses comme lui, et finit par se réunir à son centre qui est la Terre. Or, comment peut-on imaginer une plus grande antipathie que celle de deux êtres qui tendent chacun à deux centres opposés, l’un supérieur l’autre inférieur ? Comment imaginer que leur union puisse être éternelle, puisque cette union a commencé et que, par l’action particulière à chacun, ils tendent à se séparer ? Il faut bien qu’à la fin le lien qui les assujettit l’un à l’autre se rompe et qu’ils continuent à s’éloigner jusqu’à la parfaite réintégration de chacun à sa source, savoir les corps particuliers dans le corps général, le corps général dans l’axe feu central et l’âme spirituelle de l’homme dans son principe divin. (…) C’est une succession continuelle de corps qui naissent et d’autres qui sont détruits ; ce qui est pour nous un indice bien frappant que la matière n’est pas éternelle, car, puisque les corps particuliers prennent naissance sous nos yeux, il est naturel d’en conclure que le corps général a également pris naissance, les productions particulières devant s’opérer par les mêmes lois de la production générale, attendu que tout être créé présente l’image du principe dont il était sorti. (…) Le travail de l’âme doit donc être de tendre sans cesse à son principe divin par ses désirs et par ses prières et de se détacher de toute affection qui pourrait la retenir vers les choses créées et périssables qui lui sont inférieures. » (SM, Leçon de Lyon n°92, 6 mars 1776).

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« Ainsi les formes peuvent être aisément réintégrées

dans le principe qui les a produites

et tout nous montre comment il est possible

que l'univers disparaisse et soit réintégré.» 

(De l’esprit des choses, vol. I.,

«Des éléments mixtes et de l'élément simple»).

 

La matière est donc non seulement une prison, mais c’est une prison contraignante qui règne sur nous en accroissant la puissance de sa domination. En conséquence, loin de miser sur une chimérique, autant qu’improbable, spiritualisation de la matière ou de la chair, Saint-Martin nous fait voir que la disparition et le retour au néant du composé ténébreux, c’est-à-dire leur « réintégration » [6] est une nécessité pour que l’éternelle vérité puisse être connue : « Si la matière universelle ne disparaissait pas un jour, comment l'éternelle vérité pourrait-elle donc être jamais connue ? Depuis que nous avons perdu la mesure de l'esprit, son poids et son nombre, c'est le poids, le nombre et la mesure physique de l'ordre inférieur qui nous gouvernent et nous servent de règle. » (L’Homme de désir, § 187). 

 

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« Matière, matière,

quel funeste voile tu as répandu sur la vérité ! »

(L’Homme de désir, § 7).

 

L’homme terrestre, qui refuse cette inévitable disparition, œuvre en vain pour tenter de sauver une base corrompue qui, inexorablement, doit un jour retourner au néant. Se laissant entraîner à des pensées erronées de par le développement des rapports sensibles qui accroissent sa matière, l’homme édifie de ses propres mains sa prison : «Homme terrestre, homme ténébreux, n'est-ce pas par tes rapports sensibles que tu te laisses entraîner aux séductions matérielles ? » (L’Homme de désir, § 249).  De ce fait l’homme, se laissant enfouir dans le cachot de la matière, oublie qu’il provient en réalité de la région immatérielle d’en haut où il doit retourner : « Détournez donc vos yeux de cette matière qui vous abuse. Comme elle existe par les divisions et dans les divisions, elle accoutume aussi votre vue à se diviser… » (Homme de désir, § 211) ; « Tu t'es laissé si fort matérialiser, que tu perdais toute idée des choses d'en haut ; et tu en venais au point de te dire : est-ce qu'il y a une région spirituelle ? tu te spiritualiseras au point d'être quelquefois en état de te demander : est-ce qu'il y a de la matière ? » (L’Homme de désir, § 271). Le constat, concernant cette matière et sa responsabilité dans l’enténèbrement universel, que Saint-Martin désigne comme étant « la voie du désordre et du mensonge » (Ibid., § 18), est absolument attristant : « Matière, matière, quel funeste voile tu as répandu sur la vérité ! » (L’Homme de désir, § 7).

Saint-Martin s’étonne donc que les hommes se laissent à ce point abuser : « Les imprudents ! Comment ont-ils pu confondre l'oeuvre de l'esprit avec l'oeuvre de la matière ? » (L’Homme de désir, § 90), et nous invite à nous remémorer ce que fut notre essence immatérielle avant notre naissance en ce monde, afin de pouvoir nous préparer à la vie spirituelle pure et essentiellement lumineuse qui nous attend après la mort : «Comment nous souviendrions-nous de ce qui a précédé notre naissance ici-bas ? La matière n'est-elle pas le tombeau, la borne et les ténèbres de l'esprit ? Après la mort, comment ne nous souviendrions-nous pas de notre vie terrestre ? L'esprit n'est-il pas la lumière de la matière ? la matière a pouvoir sur l'esprit, jusqu'à lui servir de ténèbres. Homme, si tu aimais la lumière, combien tu te défendrais contre la matière qui t'environne ! Si tu ne te laisses point obscurcir par elle, tu verras après ta mort tout ce qui se sera passé et tout ce qui se passera dans les deux mondes. Sans cela tu ne feras que le sentir, tu ne verras rien, et toutes les facultés qui te resteront ne seront exercées que pour ton supplice. » (L’Homme de désir, §  91).

VI. La libération des chaînes de la matière

Le lointain souvenir d'un ancien état dans lequel il vivait un parfait bonheur, puisque bénéficiant d'une union sans trouble ni ombre avec Dieu, porte l'homme à aspirer de tout son être, si du moins il ne détruit pas en lui l'essentielle mémoire qui lui rappelle intérieurement l'éclat de son existence antérieure en tant qu'esprit béni de Dieu, à recouvrer sa véritable nature, et pour ce faire il lui est vital d'œuvrer sans relâche à cette tâche centrale, dépassant toute autre forme d'entreprise humaine, aussi louable soit-elle.

En effet, si l'homme perd ce précieux trésor qui fut préservé en son for intérieur, dans son centre sacré, malgré la prévarication, il ne lui reste plus aucun espoir d'accéder aux régions magnifiques qui constituaient, primitivement, son habitation originelle, et surtout de « réintégrer » un état purement spirituel qu'il n'aurait jamais dû quitter et dont il a été séparé pour son malheur et infini chagrin, que rien n'est en mesure d'apaiser : « Dans cet état de réprobation où l’homme est condamné à ramper, et où il n’aperçoit que le voile et l’ombre de la vraie lumière, il conserve plus ou moins le souvenir de sa gloire, il nourrit plus ou moins le désir d’y remonter, le tout en raison de l’usage libre de ses facultés intellectuelles, en raison des travaux qui lui sont préparés par la justice, et de l’emploi qu’il doit avoir dans l’œuvre. Les uns se laissent subjuguer, et succombent aux écueils semés sans nombre dans ce cloaque élémentaire, les autres ont le courage et le bonheur de les éviter. On doit donc dire que celui qui s’en préservera le mieux, aura le moins laissé défigurer l’idée de son Principe, et se sera le moins éloigné de son premier état. » (Des erreurs et de la vérité).

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Lorsque notre enveloppe matérielle

constituant ce corps ténébreux soumis à l’ennemi,

rejoint la tombe,

alors l’âme s’élève vers le ciel en une lumière vive

qui rayonnera de l’authentique clarté de l’esprit.

 

Convaincu de son abaissement, et des marques de l'insoumission qui apparaissent invariablement à la moindre occasion, l'homme est contraint de purifier et d'écarter de lui les traces de ses multiples prévarications successives qui reproduisent, à chaque instant, l'acte horrible et criminel qu'Adam, sous l'influence de l'adversaire, osa commettre, et que réitère toutes les générations, à chacune de leurs coupables actions ou pensées perverses.

Avant de s’engager dans la voie spirituelle, les principes de cette régénération doivent de la sorte s'exercer totalement, et changer l'homme dégradé en homme régénéré : « Il s'agit de voir si tu as purgé ton être de toutes les immondices secondaires que nous amassons tous journellement depuis la chute, ou au moins si tu sens l'ardeur de t'en délivrer à quelques prix que ce soit, et de ranimer en toi cette vie éteinte par le crime primitif, sans lequel tu ne peux être ni le serviteur de Dieu, ni le consolateur de l'univers. (...) Sonde toi profondément sur ces nouvelles conditions, et si non seulement tu n'as pas chassé de chez toi tous les fruits de tes écarts secondaires, mais même si tu n'as pas déraciné en toi jusqu'au moindre penchant étranger à l'œuvre, je te le répète formellement, ne va pas plus loin : l'œuvre de l'homme demande des hommes nouveaux. » (Des erreurs et de la vérité).

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« Voyez-vous l'univers entier s'enfoncer dans le néant,

et perdre à la fois toutes ses formes et toute son apparence ?

Voyez-vous tous ces esprits purifiés s'élever dans les airs,

et ne montrer qu'une clarté éblouissante

à la place de toutes ces matières

qu'ils ont consumées, et qui ne sont plus ? »

(L’Homme de désir, § 203).

 

Notre tache est claire, invariante et inchangée en ce monde depuis la Chute, elle est vitale pour le devenir spirituel de l’âme de désir qui doit s’extraire de la ténébreuse matière dans laquelle nous sommes ensevelis : « Combien nous avons à nous occuper ici-bas de la réhabilitation en nous de ce moral désorganisé et de ce sensible immatériel ou de notre corps réel, qui se trouve malade ou enseveli aujourd'hui par notre ténébreuse matière, mais que nous devons travailler journellement à revivifier en nous par les oeuvres de notre faculté aimante et de notre faculté intelligente… » (De l’esprit des choses, vol. I., « Sens inconnu de quelques usages familiers »).

C’est pourquoi nous dit Saint-Martin, lorsque notre enveloppe matérielle constituant ce corps ténébreux soumis à l’ennemi, rejoindra la tombe, alors l’âme s’élèvera vers le ciel en une lumière vive qui rayonnera de l’authentique clarté de l’esprit, préfigurant ce qu’il adviendra pour l’ensemble de la création matérielle lorsqu’il s’enfoncera dans le néant : « Quand ton corps est imbibé de toute ta souillure, il t'abandonne. Il rentre dans la terre, qui est la grande piscine ; et ton âme purgée, s'élève vers sa région originelle, avec qu'il sera beau, ce spectacle futur, où toutes les âmes qui n'auront pas succombé à l'épreuve, s'élèveront ainsi vers la région de la lumière ! Voyez-vous l'univers entier s'enfoncer dans le néant, et perdre à la fois toutes ses formes et toute son apparence ?Voyez-vous tous ces esprits purifiés s'élever dans les airs, comme la flamme d'un grand incendie, et ne montrer qu'une clarté éblouissante à la place de toutes ces matières qu'ils ont consumées, et qui ne sont plus ? » (L’Homme de désir, § 203).

VII. Il faut que "l'idée et le mot de chair et de sang soient abolis"

De ce fait, considérons, en leur conférant l’importance qu’il se doit, les précieuses lumières que nous livre le Philosophe Inconnu concernant le sens de l’Incarnation du Sauveur, ce que Saint-Martin nomme « l’homification », c’est-à-dire la descente en ce monde de matière du Fils de Dieu venu, avec quelle abnégation, quel « anéantissement », accomplir ce que l’homme aurait dû réaliser s’il ne s’était pas perdu, à savoir s’extraire de l’abîme et y faire retentir la Parole Divine : « La raison de l’homification divine, tant spirituelle que corporelle, tant céleste que terrestre, tient donc à ce que Dieu avait remis à l’homme la tâche de soumettre la Terre, et à ce que, malgré notre chute , Il respecte tellement Ses décrets, qu’Il S’est fait homme pour les accomplir sous notre nom, comme pour nous en laisser la gloire, après que Lui, Il en aurait eu toute la fatigue et toute l’amertume. En outre, l’homme était mort spirituellement avant d’avoir accompli sa mission, il fallait que le Réparateur mourût corporellement avant d’avoir rempli le cours ordinaire de la vie de l’homme et cela à une époque qui symbolisât dans tous ses points avec les divers degrés progressifs de la maladie de l’homme et ceux de sa guérison. (…) Mais si l’homme a conservé quelques notions des proportions qui doivent se trouver entre les remèdes et les maux et qu’il ne sente pas son cœur se briser en concevant combien doit être grand et effroyable l’abîme où il est tombé, pour que le grand Nom divin, ou la Parole éternelle qui soutient tout, soit venue s’y plonger après lui, il n’est pas digne de respirer et encore moins de jeter les yeux sur les vérités que nous lui avons présentées. Car, quelle douleur peut se comparer à la douleur de sentir combien, ici-bas, cette parole se trouve expatriée. » (De l’esprit des choses, « Différence de la mission du Réparateur à celle d’Adam »).

 

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« Il faut que dans l'opérant, comme dans nous,

l'idée et le mot de chair et de sang soient abolis,

c'est-à-dire, qu’il faut que nous remontions,

comme le Réparateur, à la région de l'élément pur

qui a été notre corps primitif,

et qui renferme en soi l'éternelle SOPHIE..»

(Le Ministère de l’homme-esprit).

 

Pour parvenir à ce but, il convient que l’opérant, c’est-à-dire celui qui s’engage dans son chemin de remontée vers la région de « l’élément pur », là où se trouve l’Eternelle SOPHIA, abolisse en lui toute idée de chair et de sang pour atteindre l’Esprit et la Vie : « Toutefois il serait bien essentiel que l'opérant répétât sans cesse aux fidèles ces mots de l'instituteur : la chair et le sang ne servent de rien, mes paroles sont esprit et vie ; car combien la lettre des autres paroles a-t-elle tué d'esprits ! Il faut que dans l'opérant, comme dans nous, l'idée et le mot de chair et de sang soient abolis, c'est-à-dire, il faut que nous remontions, comme le réparateur, à la région de l'élément pur qui a été notre corps primitif, et qui renferme en soi l'éternelle SOPHIE, les deux teintures, l'esprit et la parole. Ce n'est qu'à ce prix que les choses qui se passent dans le royaume de Dieu peuvent aussi se passer en nous. » (Le ministère de l’homme-esprit). Pour réaliser cela que faut-il faire ? La réponse de Saint-Martin s’impose lumineusement : « Rappelons-nous la sentence prononcée par Saint-Paul, Ire Cor. 15 -50. La chair et le sang ne sauraient posséder le royaume de Dieu et disons par la même raison que le royaume de Dieu ne peut habiter avec la chair et le sang, que par conséquent il faudra que la chair et le sang disparaissent, pour que les prophéties de la paix des Juifs parviennent à leur accomplissement… » (Ecce Homo, § 6).

Alors l’âme de désir comprendra la raison de sa nécessaire séparation définitive d’avec les trois premiers principes élémentaires qui présidèrent à la création de ce monde matière, afin d’entrer dans la région de l’Esprit qu’elle n’aurait jamais dû quitter : « Tu verras pourquoi les trois Marie se trouvent au pied de sa croix pendant son supplice comme représentant les trois premiers principes élémentaires dont l'esprit de l'homme qui se régénère est censé être entièrement séparé pour entrer dans la région de l'esprit, la seule qui lui soit naturelle, puisque s'il ne l'avait pas abandonné autrefois, il ne serait jamais né des femmes. » (Le Nouvel homme, § 66).

 

VIII. « C'était de la chair…qu'il venait nous délivrer. »

 

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« En s'enveloppant de la chair

provenue de la prévarication du premier homme,

c'était de la chair, des éléments et de l'esprit du grand monde

qu'il venait nous délivrer. »

(Le Ministère de l’homme-esprit).

 

C’est la raison pour laquelle le Divin Réparateur - et l’on constate combien cette pensée trouve sa logique à l’intérieur de l’enseignement du Philosophe Inconnu qui n’aspire qu’à nous porter, nous hisser en nous extrayant des chaînes de la matière corrompue, vers notre destination spirituelle, vers le corps glorieux immatériel -,est précisément venu en ce monde pour délivrer les hommes de la chair : « Après être devenu homme immatériel par le seul acte de la contemplation de sa pensée dans le miroir de l'éternelle Vierge ou SOPHIE, il a fallu qu'il se revêtît de l'élément pur, qui est ce corps glorieux englouti dans notre matière depuis le péché. Après s'être revêtu de l'élément pur, il a fallu qu'il devînt principe de vie corporelle, en s'unissant à l'esprit du grand monde ou de l'univers. Après être devenu principe de vie corporelle, il a fallu qu'il devînt élément terrestre, en s'unissant à la région élémentaire ; et de là il a fallu qu'il se fit chair dans le sein d'une vierge terrestre, en s'enveloppant de la chair provenue de la prévarication du premier homme, puisque c'était de la chair, des éléments, et de l'esprit du grand monde qu'il venait nous délivrer. » (Le Ministère de l’homme-esprit).

On comprend à présent beaucoup mieux pourquoi, en un ultime conseil, Saint-Martin nous délivre ce message qu’il semble avoir destiné à la future Société de ses intimes, c’est-à-dire à les authentiques Indépendants qui auront compris le véritable secret du règne de l’Esprit : « Je me préparerai à la fois le sommeil de paix et le réveil du juste, dans la joie et la vivacité de l'esprit. Parce que la matière étant bien loin au dessous de moi, ses vapeurs infectes ou obscures ne troubleront point la splendeur de mon atmosphère. » (L’Homme de désir, § 70).

 

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« Suis donc la loi du feu. Il était avant le temps,

il s'élève au-dessus du temps.

Il s'élève dans une forme brillante.

Suis la loi du feu,

et monte avec lui dans la demeure de la lumière. »

(L’Homme de désir, § 97).

 

Un document, s’il en était encore besoin, nous fournit un excellent témoignage de l’influence de la pensée de Martinès sur Saint-Martin, de même qu’il fait apparaître la grande fidélité du Philosophe Inconnu à l’égard de son premier maître sur le plan de la doctrine de la matière et sa destination à la dissolution finale. Ce document n’est autre que le texte connu sous le nom de : Le Livre Rouge, Carnet d'un jeune élu cohen, rédigé alors que Saint-Martin était encore en relation directe avec le thaumaturge bordelais, même s’il laisse apparaître des éléments qui annoncent à l’évidence ce que deviendra, de manière exclusive en rejetant la théurgie et ses méthodes, la voie de l’initiation selon l’interne.

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« Aie toujours présent à l'esprit

que tu as un corps qui appartient à la terre »

 (Le Livre Rouge, 264).

 

Dans ce texte fort intéressant, Saint-Martin nous livre sa pensée à l’état naissant nous donnant des indications très précieuses comme celle-ci qui peut s’appliquer parfaitement à ceux qui ne parviennent pas à s’extraire des formes et des conceptions matérielles sur le plan initiatique : « On commence toujours par la forme, voilà pourquoi il y a deux testaments » (596), ce qui n’est pas sans être une métaphore plus qu’instructive sur la distinction entre la chair et l’esprit, entre le temps de la loi et celui de la grâce.

Mais il écrit surtout, afin de montrer comment se distinguent radicalement les deux ordres, c’est-à-dire le charnel et le spirituel : « Aie toujours présent à l'esprit que tu as un corps qui appartient à la terre »  (264). Puis, abordant le sujet de la destination à la dissolution de la matière corporelle de l’homme sur lequel il ne cessera dans toute son œuvre de revenir, Saint-Martin nous confie alors une information que l’on peut considérer comme une réelle clé symbolique : « S'il y a eu quelque chose pour l'incorporisation de l'homme dans la forme, il y aura quelque chose pour sa séparation » (774).

Que peut-être ce « quelque chose » ?

Voici la réponse : « Par le feu élémentaire vient la dissolution, car c'est par la gêne de ce même feu qu'est venue la construction » (582.), et Saint-Martin nous confie alors comment comprendre la manière dont s’accomplira la dissolution du corps terrestre de l’homme : « En regardant brûler son feu, on voit descendre le terrestre et monter le céleste, c'est la même chose dans la dissolution de l'homme ». (595). [7]

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« S'il y a eu quelque chose

pour l'incorporisation de l'homme dans la forme,

il y aura quelque chose pour sa séparation »

(Le Livre Rouge, 774).

L’enseignement de Saint-Martin s’affirme donc avec force, comme il n’aura eu de cesse de s’imposer dans tous ses écrits en faisant un élément central de sa pensée : le corps, notre corps de chair et de sang, est une barrière de matière ténébreuse nous séparant de Dieu, puisque le corps primitif, purement spirituel, était un présent divin immatériel et pur, alors que celui que nous avons actuellement, pour notre expiation et en rétribution du crime d’Adam, est le fruit d’une dégénérescence impure, le produit d’un « phénomène monstrueux » comme l’écrivit Willermoz, qui doit périr et s’effacer totalement.

 

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Notre corps de chair et de sang,

produit d’un « phénomène monstrueux »,

- puisque le corps primitif spirituel,

était un présent divin immatériel et pur -

est une barrière de matière ténébreuse

nous séparant de Dieu,

qui doit périr et s’effacer totalement.

 

Le corps charnel de l’homme, selon Saint-Martin, est effectivement corrompu, et doit donc aller, inévitablement vers la corruption et la disparition, ceci afin de nous permettre d’accéder au domaine céleste de l’éternité par l’Esprit, là où se trouve la vie immortelle et impérissable, de sorte de nous unir, pour toujours, à la « demeure de la lumière » : «La première enfance de l'homme est une croissance, parce qu'elle est un présent divin. La seconde enfance est une dégénération, parce qu'elle est l'ouvrage de l'homme. Suivez donc le cours de l'homme esprit ; vous ne pouvez le faire naître de l'âme de l'homme, comme le prétendent ceux qui se pressent de juger, parce qu'il n' y a qu'un seul être qui puisse donner la vie immortelle et impérissable. Voudriez-vous le faire naître de Dieu, dans le moment où l'homme accomplit la loi grossière de sa reproduction matérielle ? Pourriez-vous souiller à ce point la majesté suprême, que de la faire concourir elle-même avec l'avilissante brutalité de la matière ? Notre dépouille humaine ne devrait faire autre chose pour nous, pendant notre séjour sur la terre, que s'évanouir successivement comme un fantôme et comme un ouvrage de féerie, et rendre à notre esprit, par la même gradation douce, sa liberté première, sa force et ses vertus originelles. Suis donc la loi du feu. Il était avant le temps, il s'élève au-dessus du temps. Il s'élève dans une forme brillante. Suis la loi du feu, et monte avec lui dans la demeure de la lumière. »  (L’Homme de désir, § 97).

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« Notre dépouille humaine

ne devrait faire autre chose pour nous,

que s'évanouir comme un fantôme,

et rendre à notre esprit,

sa liberté première, sa force et ses vertus originelles…

Suis la loi du feu,

et monte avec lui dans la demeure de la lumière.»

(L’Homme de désir, § 97).

 

Conclusion : la dissolution de la matière sera une « bénédiction » 

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« L’homme doit se souvenir que son corps

et tout ce qui est matière

disparaîtra un jour et s’évanouira

comme une fumée dans l’air,

pendant que son être spirituel mineur continuera

d’exister éternellement…. »

 (Leçon de Lyon n°86, 5 janvier 1776).

 

Saint-Martin nous laisse cet avertissement solennel qu’il conviendrait de longuement méditer : « Or, puisque la naissance de la matière est la suite de la volonté mauvaise de l’être démoniaque, c’est faire alliance avec lui et lui rendre un culte que de porter nos désirs et nos affections vers cette matière. [L’homme doit se souvenir] que son corps et tout ce qui est matière disparaîtra un jour et s’évanouira comme une fumée dans l’air, pendant que son être spirituel mineur continuera d’exister éternellement…. »  (Saint-Martin, leçon de Lyon n°86, 5 janvier 1776).

 

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« La bénédiction de réintégration de la matière 

est l'acte final de son existence

acte qui se répétant tous les jours par la destruction des corps particuliers,

nous annonce assez comment il doit s'opérer pour la dissolution générale,

 (…) 

La parole du fils divin est aussi nécessaire

pour opérer la dissolution de la matière universelle, 

qu'elle l’a été pour en ordonner la production et l'assemblage… » 

(Traité des Bénédictions).

 

Mais c’est peut-être dans le Traité des Bénédictions, qui ne sera publié qu’à titre posthume, que Saint-Martin s’est le plus étendu sur ce que signifiera la réintégration des choses créées au sein du Principe, c’est-à-dire l’opération de dissolution de la matière qui sera, en effet, une « bénédiction », de sorte que nous puissions participer au « culte éternel du Créateur » pour lui présenter « spirituellement », et pour l’éternité, le « tableau fidèle et les fruits glorieux des lois » qui nous avaient été données, de sorte que soit rétablie l’harmonie universelle qui ramènera tout à « l’Unité » : « La bénédiction de réintégration de la matière est l'acte final de son existence, acte qui se répétant tous les jours par la destruction des corps particuliers, nous annonce assez comment il doit s'opérer pour la dissolution générale, puisque nous sommes convenus que les lois en étaient les mêmes (…) c'est toujours ce verbe éternel et universel : c'est toujours la parole du fils même, qui doit détacher les liens mêmes de la création temporelle, connue c'est cette parole qui les a attachés dans leur origine, et qui les soutient depuis que la nature a commencé d'exister en apparence de forme matérielle. (…) La parole du fils divin est aussi nécessaire pour opérer la dissolution de la matière universelle, qu'elle l’a été pour en ordonner la production et l'assemblage; car s'il n'en était pas ainsi, il faudrait que la matière fut elle-même dépositaire de son verbe de création, afin qu'elle put à son gré, abréger ou prolonger son existence… » (Traité des Bénédictions).

 

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« Le but de la dissolution de la matière

est de rendre à tous ces êtres le libre exercice des lois

de leur première nature,

c'est de rendre les êtres divins à la simplicité dé leur action divine…

qui est de participer au culte éternel du Créateur

…en ramenant tout à l'Unité.»

(Traité des Bénédictions)

 

Puis Saint-Martin nous délivre le secret ultime qui explique pourquoi la matière est amenée, nécessairement, à être dissoute et à disparaître pour l’éternité : « Le but de la dissolution de la matière est de rendre à tous ces êtres le libre exercice des lois de leur première nature, c'est de rendre les êtres divins à la simplicité dé leur action divine, en faisant cesser le partage qu'ils sont forcés de faire pendant la durée du temps, entre une action divine qui leur est propre, et une action temporelle qui n'est que passagère ; c'est de rendre aux êtres spirituels-temporels leur propriété primitive qui est de participer au culte éternel du Créateur, c'est-à-dire de lui présenter spirituellement, et sans interruption, le tableau fidèle et les fruits glorieux des lois qu'il leur a données (…) enfin, c'est pour rendre aux esclaves prévaricateurs la lumière dont ils sont privés par les puissances ténébreuses de la matière ; c'est pour abréger leur servitude, en remettant à leur» premiers principes de vertu divine, les justes qui payent encore tribut à la justice éternelle dans l'ombre de leur réconciliation, et en préparant à cette même réconciliation les impies sur lesquels le nombre de molestation sera plus rigoureux, après la destruction de la matière, qu'il ne l'aura été pendant sa durée ; en un  mot, c'est de rétablir l'harmonie universelle, en ramenant tout à l'Unité. » [8]

 

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« La fête des pains sans levain approche ;

cette fête annonce au nouvel homme une nourriture

qui n'est point sujette à la fermentation

et à la corruption de la matière. »

(Le Nouvel homme, § 60).

 

Lire :

Le Martinisme, l'enseignement secret des Maîtres

Mercure Dauphinois, 2006..

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Notes.

 

1. Saint-Martin, qui ne fut jamais très à l’aise en ce monde, espérait en être délivré au plus vite ; il avouera : « L'espérance de la mort fait la consolation de mes jours, aussi voudrais-je que l'on ne dît jamais : l'autre vie; car il n'y en a qu'une » (Portrait historique et philosophique, (1789-1803), § 109). Pourtant, si cette espérance de la mort fut une tonalité constante de son être, il ne se priva pas de décrire pendant le temps de son court passage sur cette terre, la réalité de la triste situation dans laquelle sont placés les hommes, et ce en des termes qui dépassent même souvent les plus austères descriptions du  pourtant rigoureux Blaise Pascal (1621-1663), génie spirituel déjà peu enclin à l’optimisme béat sur le sort des créatures comme nous le savons, qui se voit ainsi parfois dépassé dans le sombre tableau qu’il fit de la réalité matérielle.

2. Amnios.jpgCette page du Nouvel homme se poursuit ainsi : « La jeunesse, l'âge viril ne vont être qu'un développement successif de tous ces germes. Un régime physique, presque toujours contraire à la nature va continuer de presser à contresens le principe de sa vie. Un régime moral destructif de toute morale va nuire encore plus à son être intérieur, et le dévier tellement hors de sa ligne, qu'il ne croira plus même qu'il en existe une pour lui ; des doctrines de tout genre vont repousser son esprit par leur contrariété, ou ne l'asservir qu'en le trompant ; des occupations illusoires vont absorber tous ses moments, et lui voiler sans cesse sa véritable occupation. C'est ainsi qu'au terme d'une tempête perpétuelle, il arrive au terme de sa vie ; et là pour achever de mettre le sceau sur le décret qui l'a condamné à venir dans cette vallée de larmes, l'on tourmente son corps par les procédés d'une médecine ignorante, et son esprit par des consolations maladroites, tandis que dans ces moments périlleux cet esprit ne cherche qu'à entrer dans sa voie et éprouve peut-être en secret toute la douleur de s'en voir écarté. » (Le Nouvel homme, § 9). On peutsans doute à rapprocher ce passage du Nouvel homme d’un extrait des Instructions aux hommes désirs, texte qui pour être apocryphe contient cependant quelques vérités intéressantes. Ces Instructions sont évidemment à prendre avec grande prudence, Robert Amadou lors de leur publication prévenant ainsi les lecteurs en les désignant comme « demi-factices »  : « La graphie des deux manuscrits n’est pas de  la même main. Ni I'une ni l'autre ne désigne Saint-Martin non plus que Martines de Pasqually », on se gardera donc de leur conférer une autorité excessive qu’elles n’ont pas et à laquelle elles ne prétendent d’ailleurs pas. Mais, quoi qu’il en soit, voici ce qu’écrit l’anonyme auteur de ces Instructions qui n’est pas sans évoquer les descriptions sur la génération des êtres de Saint-Martin : « L’esprit mineur descend dans le corps, ou l’enveloppe, ou la prison, qui vient de lui être faite, et commence, dès cet instant, à éprouver un pâtiment, parce que la plus grande peine qu’un esprit puisse ressentir, est d’être borné dans son action. Considérons un moment la position de cet être. Il a les deux poings appuyés sur les yeux ; enveloppé dans l’amnios [ndr. L'amnios, ou sac amniotique, est l'enveloppe qui se constitue autour de l'embryon puis du fœtus], il nage dans un fluide de corruption, privé de l’usage de tous ses sens spirituels divins et corporels ; il reçoit la nourriture par les abîmes de sa forme, assujetti à une si grande privation qu’il ne tient la vie que par celle d’un être presque aussi faible que lui ; qu’il participe à toutes ses peines, ses pâtiments et ses maux.  Ô crime de notre premier père ! voilà le juste châtiment que tu mérites. La justice de l’Eternel a assujetti toute la postérité d’Adam a passer par les mêmes voies. »(Cf. Instructions aux hommes désirs, Instruction neuvième, p.3).

3. Le fruit pervers de l’opération « d’Adam », selon Martinès, fut la génération d’une forme de matière ténébreuse dans laquelle le mineur fut enserré et enfermé en punition de son crime. Dès lors, au lieu de régner sur la terre et dominer sur elle en tant qu’être spirituel non charnel, il vint résider en ce monde « comme le reste des animaux », confondu avec la sinistre réalité matérielle : « Si l'on demandait encore comment s'est fait le changement de la forme glorieuse d'Adam dans une forme de matière et si le Créateur donna lui-même à Adam le corps de matière qu'il prit aussitôt sa prévarication, je répondrais qu'à peine Adam eut accompli sa volonté criminelle, le Créateur, par sa toute-puissance, transmua aussitôt la forme glorieuse du premier homme en une forme de matière passive, semblable à celle qui était provenue de son opération horrible. Le Créateur transmua cette forme glorieuse, en précipitant l'homme dans les abîmes de la terre, d'où il avait sorti le fruit de sa prévarication. L'homme vint ensuite habiter sur la terre comme le reste des animaux, au lieu qu'avant son crime il régnait sur cette même terre comme homme-Dieu et sans être confondu avec elle ni avec ses habitants. » (Traité, 24). Ce que souligne de plus Martinès, mais nous aurons à y revenir plus longuement dans un prochain texte qui portera sur ce qu'est véritablement la doctrine de la réintégration dans la pensée du fondateur des élus coëns, c’est que le péché originel entraîna une « dégénérescence » du corps de gloire et de l’âme d’Adam, « dégénérescence » que ce dernier transmet à toute sa postérité par ses œuvres charnelles corporelles, jusqu’à la fin des temps, lorsque la matière,  « jusqu’à sa parfaite dissipation faisant que toute chose temporelle prendra fin » (Traité 274), sera anéantie : « Ce que je viens de vous dire sur la prévarication d’Adam et sur le fruit qui en est provenu vous prouve bien clairement ce que c'est que notre nature corporelle et spirituelle, et combien l'une et l'autre ont dégénéré, puisque l'âme est devenue sujette au pâtiment de la privation et que la forme est devenue passive, d'impassive qu'elle aurait été si Adam avait uni sa volonté à celle du Créateur. C'est là aussi où vous pouvez reconnaître sensiblement ce que nous appelons spirituellement décret prononcé de parl'Eternel contre la postérité d’Adam jusqu'à la fin des siècles, et que l'on nomme vulgairement péché originel. » (Traité, 45).

4. Nous découvrons, en parfaite continuité d'avec Martinès, sous la plume de Willermoz dans les Leçons de tableau_universel.jpgLyon où la question du statut de la matière et du corps de l’homme actuel fut l’objet de nombreux commentaires, des lignes qui sont un parfait résumé de la pensée martinésienne : « Le corps matériel [de l'homme], dont il est enveloppé est tout à fait contraire à sa nature première. Voilà pourquoi l'esprit qui y est renfermé tend toujours à s'en débarrasser et désire avec ardeur d'en voir rompre les liens. (…) Le Créateur est un être trop pur pour pouvoir communiquer directement avec un être impur tel qu'est l'homme dans ce corps de matière dont il est revêtu que par sa punition (...) il faut qu'il commence par purifier sa forme corporelle pour pouvoir commencer ici-bas la réconciliation. » Et, comme si ce jugement, portant sur la corruption de la chair de l'homme, ne suffisait pas, Willermoz nous montre ensuite, toujours dans la même 6e leçon du 24 janvier 1774, la noirceur de son esprit vendu aux forces maléfiques : « L'homme émané dans un état de gloire et de pureté pour opérer les décrets de l'Eternel dans la création universelle, loin d'agir selon les lois, préceptes et commandements qu'il avait reçus, orgueilleux de sa puissance qu'il venait de mettre en acte sous les yeux même du Créateur, reçut en cet état l'insinuation de l'intellect mauvais auquel il abandonna sa propre volonté bonne, et agit selon leur conseil démoniaque. » De quelle manière l'homme va-t-il être puni de cet acte coupable ? Ecoutons encore Willermoz pour le savoir : « (...) L'homme fut puni de son crime d'une manière conforme à la nature même du crime, il se trouva resserré dans une prison de cette même matière qu'il devait contenir et se soumit par là à une action sensible de ces esprits pervers sur ses sens corporels provenus de cette matière qui avait été créée pour les tenir en privation... (...) Adam, déchu de son état de gloire et enseveli dans un corps de matière ténébreuse, sentit bientôt sa privation. Son crime était toujours devant ses yeux... » (Willermoz, leçon n°6, 24 janvier 1774). On pourrait de même faire un parallèle entre les textes de Willermoz et ceux de Saint-Martin dans les Leçons de Lyon, montrant leur commune défiance à l’égard de la réalité matérielle corporelle : « Tous les hommes sont dans ce même cas. Le fardeau qui les assujettit, c’est la matière, cet être inférieur composé auquel leur esprit est lié depuis la naissance corporelle jusqu’à la dissolution de leurs corps. Il faut la puissance de ce même Etre qui leur a imposé ce fardeau, pour leur aider à le porter et pour les en délivrer et les rétablir dans leur simplicité de nature d’être spirituel divin. » (Saint-Martin, leçon n°89, 14 février 1776). On le constate, les Leçons de Lyon adopteront la même position doctrinale que  Martinès à l'égard du composé matériel, et regarderont le corps actuel de l'homme comme la rançon de ses coupables industries, voyant dans les éléments de la réalité matérielle, les signes patent d'une dégradation honteuse, un « phénomène monstrueux » dont l'homme fut frappé, ce à quoi font allusion les nombreux passages des rituels du Régime Ecossais Rectifié, du grade d’Apprenti jusqu’à celui de Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte, exprimant une pensée qui traverse tout le système fondé par Willermoz. On nous autorisera à signaler rapidement, une nouvelle fois car le sujet est d’importance, que c’est cette même doctrine, absolument semblable, qui culmine au sommet du Régime rectifié, et forme la partie essentielle de son enseignement : « La jonction d'un être intelligent avec un corps matériel, qui suivit la prévarication de l’homme, fut un phénomène monstrueux pour tous les êtres spi­rituels. Il leur manifesta l'opposition extrême qui était entre la volonté de l'homme et la loi divine. En effet l'intelligence conçoit sans peine l'union d'un être spirituel et pensant avec une forme glorieuse impassive, telle qu'était celle de l'homme avant sa chute ; mais elle ne peut concevoir la jonction d'un être intellectuel et immortel avec un corps de matière sujet à la corruption et à la mort. Cet assemblage inconcevable de deux natures si opposées est cependant aujourd'hui le triste apanage de l'homme. Par l'une, il fait éclater la grandeur et le noblesse de son origine ; par l'autre, réduit à la condition des plus vils animaux, il est esclave des sensations et des besoins physiques. (…) Voilà mon Cher frère, pourquoi l'être intelligent qui constitue l'homme est spirituel et immortel, et pourquoi les corps, la matière, les animaux, l’homme même comme animal, et tout l'univers créé ne peuvent avoir qu'une durée temporelle momentanée. Ainsi donc tous ces êtres matériels, ou doués d'une âme passive, périront et s'effaceront totalement, n’étant que des pro­duits d’actions secondaires, auquel le Principe unique de toute action vi­vante n'a coopéré que par sa volonté qui en a ordonné les actes. » (Instruction secrète des chevaliers Profès, manuscrit 5475 pièce 2 de la Bibliothèque Municipale de Lyon).

5. L'insistance sur le monde matériel comme lieu de corruption, de la domination démoniaque, dont Saint-Martin fit un de ses thèmes majeurs, vient de Martinès de Pasqually bien évidemment, mais est également très présente dans l'Ecriture, le Divin Réparateur ayant, à plusieurs reprises, marqué son éloignement d'avec le monde, au point même d'indiquer que son Royaume n'était pas sur cette terre mais au ciel : "Jésus répondir. Mon Royaume n'est pas de ce monde. Si mon Royaume était de ce monde, mes serviteurs auraient combatu afin que je ne fusse pas livré aux Juif ; mon Royaume n'est pas d'ici." (Jean XVIII, 36)..

6. Martinès emploie le terme « réintégration » dans le sens d’un retour au principe s’effectuant par une « disparition » des formes charnelles, une dissolution de la matière dont il ne restera plus aucun vestige, comme si elle n’avait même jamais eu de réalité : « Cependant, malgré tout l'avantage que tu devais retirer des lois empreintes sur ces tables sacrées, ta prévarication m'a forcé de les rompre en ta présence et il n'en reste pas plus de vestige devant toi qu'il n'en restera de la création universelle lorsqu'elle sera réintégrée dans son premier principe d'émanation. » (Traité, 220). Cette acception du terme « réintégration » en tant que dissolution définitive du composé matériel, soit une entière dissolution de la forme charnelle «aussi promptement réintégrée qu'elle est enfantée par l'esprit » (Traité, 47), nous est confirmée par l’usage qu’en feront les participants des leçons de Lyon qui furent les plus proches disciples du Grand Souverain, et qui utiliseront le terme en lui donnant un sens identique à celui du Traité, comparant la destruction des corps par le feu à la réintégration universelle de toutes les forme matérielles : « Abel conçu chastement fut le juste choisi pour opérer la réconciliation d’Adam, mais cette réconciliation ne put être que temporelle et particulière. C’était au Christ à faire celle spirituelle et universelle. L’effusion du sang des victimes et la destruction de leurs corps par le feu annonçaient la réintégration nécessaire et continuelle de toutes les formes. » (SM, leçon n°6,  24 janvier 1774). Cet exemple pourrait être suivi par des dizaines d’autres : « De même que, parmi les êtres matériels, un germe ne peut avoir de végétation qu’après la putréfaction, c’est-à-dire que lorsque les vertus terrestres ayant détruit son enveloppe ont pénétré jusqu’à lui pour l’actionner et lui faire produire à son tour les vertus et facultés qui sont en lui, ainsi l’homme ne peut parfaitement réacquérir les vertus et puissances de son âme qu’après que les vertus divines ont opéré la réintégration de sa forme corporelle et actionné son être spirituel. » (SM, leçon n°81, 29 novembre 1775). Saint-Martin explique d’ailleurs, montrant que l’idée de « réintégration » signifie bien la disparition de la matière et de toutes les formes, et non une quelconque « spiritualisation de la chair » : « [L’homme doit se souvenir] que son corps et tout ce qui est matière disparaîtra un jour et s’évanouira comme une fumée dans l’air, pendant que son être spirituel mineur continuera d’exister éternellement…. » (SM, leçon n°86, 5 janvier 1776).

7. Carnet d'un jeune Elu Cohen, BM de Lyon, Fonds Willermoz, MS 5.476 (34), publié par Robert Amadou, revue Atlantis, n° 245, mars-avril 1968, pp. 268-282..

8. Traité des Bénédictions, in Œuvres posthumes, Tours, Letourmy, 1807. 

 

samedi, 07 juillet 2012

Louis-Claude de Saint-Martin et la doctrine angélique

 

 

Louis-Claude de Saint Martin et les Anges 

 

Jean-Marc Vivenza

 

 

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Table

 

 

 

 

Introduction

 

 

 

                I. Qui sont les anges ?

              II. La relation de l’homme aux anges

           III. La théurgie magique invocatoire

IV. Premier contact de Saint-Martin avec la théurgie angélique

V. Jugement critique de Saint-Martin vis-à-vis de la voie des élus coëns

VI. Révélation de Saint-Martin sur le ministère des anges

VII. Importance du baptême angélique

VIII. Ce n’est pas à l’homme de prier les anges

IX. C’est à l’homme de faire connaître Dieu aux anges

X. L’esprit du ministère, ou la véritable « religion » de l’homme

Conclusion : « les anges attendent le règne de l'homme »

*

Appendice : Le De circulo et ejus compositione et le culte primitif,

Nature de la véritable « réconciliation »

et but réel des travaux des élus coëns

 

 

Bibliographie

 

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 Vient de paraître

Editions Arma Artis, 120 pages.

 

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Le Colporteur du Livre

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Table d'Hermès

 

 

 

 

 

 

dimanche, 10 juin 2012

Louis-Claude de Saint-Martin et les Anges

De la théurgie des élus coëns à l'angélologie saint-martiniste 

 

 

Jean-Marc Vivenza 

 

Charité III.jpg

 

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L’ange bon compagnon,

notre fidèle gardien,

dépend entièrement de nous

pour éprouver les effets du Soleil éternel,

pour accéder à la vie divine dont il est éloigné

en raison de son ministère auprès de l’humanité.

 

 

  

 

mystique,spiritualité,ésotérisme,franc-maçonnerie,illuminisme,théosophie,théologie,martinisme,angesAborder la question de la relation de Louis-Claude de Saint-Martin (1743-1803) aux anges, est l’une des plus intéressantes et passionnantes qui soient. En effet, la place des esprits angéliques au sein de la voie spirituelle et initiatique est fondamentale, de même que leur ministère, leur fonction et leur rôle. Cependant cette place et cet authentique « ministère » restent, en réalité, mal définis, imprécis. On imagine avoir quelques idées claires sur le sujet alors que les éléments effectifs touchant aux anges nous sont profondément méconnus, notamment pour tout ce que pensait le Philosophe Inconnu relativement aux êtres célestes, le plus généralement absolument et profondément ignoré.

 

Saint-Martin qui fut dès le début de son chemin initiatique mis en contact avec les anges, se distingua par une analyse originale qui l’amena, non seulement à s’écarter rapidement des pratiques externes découvertes dans sa première initiation à Bordeaux qu’il qualifiait « de voie incomplète et dangereuse », mais de plus, et surtout, à proposer une réflexion absolument originale lui donnant d’exposer des vérités nouvelles qui enrichissent notablement tout ce qui s’était dit et affirmé jusqu’à lui au sujet des créatures célestes dans leur rapport à l’homme.

 

I. Du rejet des élus coëns à la nouvelle relation avec les esprits célestes

 

Ainsi, non content de rompre avec les rites externes d’une théurgie issue de sources magiques impures, théurgie qu’il dénoncera avec une extraordinaire vigueur jugeant ses méthodes « imprudentes », « inutiles et pleines de dangers », la considérant non seulement comme totalement inefficace pour « opérer » la réconciliation de l’homme mais de plus pouvant même conduire directement l’âme qui s’y laisse entraîner dans les régions ténébreuses en l’asservissant aux puissances inférieures, Saint-Martin abandonnant les pratiques théurgiques, proposera une nouvelle angélologie et, par conséquence immédiate, un nouveau mode spirituel dans la relation de l’homme avec les esprits célestes [1].

 

 

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Saint-Martin jugeait que son « ancienne école »,

c’est-à-dire celle de Martinès de Pasqually,

était certes impuissante à guérir les maux de l’homme,

mais, pire encore, servait même à les augmenter !

 

 

 

mystique,spiritualité,ésotérisme,franc-maçonnerie,illuminisme,théosophie,théologie,martinisme,angesEn effet, dans son analyse critique envers les pratiques des élus coëns, Saint-Martin ne ménagera pas ses reproches les plus sévères à l’égard d’une initiation qu’il désignait comme « prisonnière des formes », tristement dépendante des cérémonies extérieures, allant jusqu'à juger que son « ancienne école », c’est-à-dire celle enseignée par Martinès de Pasqually (+1774), certes était impuissante à guérir les maux dont souffre l’homme, mais pire encore, servait même à les augmenter : « Ces établissements (mon ancienne école ou à une autre) servent quelquefois à mitiger les maux de l'homme, plus souvent à les augmenter, et jamais à les guérir…. ceux qui y enseignent ne le font qu'en montrant des faits merveilleux ou en exigeant la soumission. » [2]

 

 

 

 

 

 

II. L’esprit « bon compagnon »

 

 

C’est pourquoi, par delà sa critique des moyens grossiers employés par les élus coëns pour s’approcher du Ciel en voulant soumettre et contraindre les anges, Saint-Martin, qui avait perçu l’importance de ce sujet, se pencha avec attention sur la question des esprits angéliques dans plusieurs de ses ouvrages, et d’ailleurs, l’une de ses pensées les plus consolantes fut en rapport direct avec la présence à nos côtés de notre « ami fidèle », dit « esprit bon compagnon » avec lequel il est possible d’oeuvrer, puisqu’en effet, l’ange gardien sera assimilé à l’ami fidèle chez Saint-Martin, soit « l’ange bon compagnon », l’ange conseiller, le confident, le protecteur et le soutien, celui qui, par la douce présence qu’il maintient à nos côtés, est un gage de la purification de notre cœur. [3]

   

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Saint-Martin, s’écartant de la théurgie des élus coëns,

 propose une nouvelle angélologie,

un nouveau mode spirituel

dans la relation de l’homme avec les esprits célestes.

 

 

mystique,spiritualité,ésotérisme,franc-maçonnerie,illuminisme,théosophie,théologie,martinisme,angesMais si cette présence près de nous de l’esprit bon compagnon est un précieux viatique, une aide secourable, un guide important, une vérité néanmoins est souvent ignorée des lecteurs de Saint-Martin, vérité qui pourtant seule nous donne de comprendre ce qui constitue, tout à la fois l’originalité de la pensée du Philosophe Inconnu, ainsi que sa très grande différence d’avec l’enseignement de Martinès de Pasqually.

 

C’est également l’un des points les moins compris de la conception de Saint-Martin, car elle renverse presque totalement, dans une certaine mesure, l’idée habituelle et courante que l’on se fait du rapport de l’homme aux anges puisque, et c’est là un élément essentiel, Saint-Martin nous révèle que l’ange bon compagnon, notre fidèle gardien, dépend entièrement de nous pour pouvoir éprouver les effets du soleil éternel, dépend de l’âme pour accéder à la vie divine dont il est éloigné en raison de son ministère auprès de l’humanité.

 

 

III. Ce n’est pas à l’homme de prier les anges

 

De ce fait, ce qui poussait réellement Saint-Martin, qui en convaincra d’ailleurs peu après ses intimes, à s’éloigner des cérémonies théurgiques, c’est qu’en réalité les anges, qui sont de puissants secours en bien des affaires, ont besoin de nous dans l’unique objet de la quête initiatique, à savoir la connaissance de Dieu par la prière.

 

Ce sur quoi insistait Saint-Martin, c’est que ce n’est pas à nous au fond de « prier » les anges de nous faire connaître Dieu, mais à eux de nous le demander car nous avons à les instruire puisque l’homme, par le Fils, peut aujourd’hui approcher le Père dans sa nature ; ceci expliquant pourquoi, ainsi que le rappellera magnifiquement saint Jean de la Croix (+1591), c’est dans l’âme de l’homme que Dieu a son séjour : « Dieu réside substantiellement en l’âme, dans ce sanctuaire où ni l’ange ni le démon ne peuvent pénétrer .» [4]

 

 

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« Les anges ne connaissent le Père que dans le Fils.

Ils ne le connaissent ni dans lui-même, ni dans la nature… »

 

 

mystique,spiritualité,ésotérisme,franc-maçonnerie,illuminisme,théosophie,théologie,martinisme,angesC’est exactement ce que dit admirablement Saint-Martin dans un passage du Ministère de l’homme-esprit : « Les anges ne connaissent le Père que dans le Fils. Ils ne le connaissent ni dans lui-même, ni dans la nature, qui, surtout depuis la première altération, est bien plus rapprochée du Père que du Fils, par la concentration qu'elle a éprouvée ; et ils ne peuvent le comprendre que dans la divine splendeur du Fils, lequel à son tour n'a son image que dans le cœur de l'homme, et ne l'a point dans la nature. Voilà pourquoi l'homme qui, lors de son origine dans l'univers, était lié principalement au Fils, ou à la source du développement universel, connaissait le Père à la fois et dans le Fils et dans la nature. Et voilà pourquoi les anges recherchent tant la compagnie de l'homme, puisque c'est lui qu'ils croient encore en état de leur faire connaître le Père dans la nature. »  Il poursuit :  « Ils [les anges] sont fondés à le croire, puisque c'est à nous que le Père s'est rendu visible, et que ses éternelles merveilles se sont montrées sous ce phénomène temporel qui constitue la nature périssable. Oh ; combien de choses profondes nous pourrions enseigner, même aux anges, si nous rentrions dans nos droits ! et il ne faudrait pas s'étonner de cette idée, puisque selon saint Paul (1.ere cor. ch. 6 : 3), nous devons juger les anges. Or, le pouvoir de les juger suppose le pouvoir de les instruire.» (L.-C. de Saint-Martin, Le Ministère de l’homme-esprit, 1802).

IV. C’est à l’homme de faire connaître Dieu aux anges

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Depuis la Révélation les anges souhaitent plonger leur regard

dans l’œuvre réparatrice et être instruits,

par  l’homme, des merveilles de l’Evangile.

 

 

 

Si l’homme doit instruire les anges, il le doit en rendant accessible son cœur à la lumière divine, en l’ouvrant, pleinement, à l’œuvre purificatrice et transformatrice qui permettra que les esprits angéliques puissent connaître le Père, et ceci sera rendu possible en raison de la supériorité de notre esprit animique sur celui des anges.

 

Cette idée n’a rien de choquante, car depuis la Révélation les anges souhaitent plonger leur regard dans l’œuvre réparatrice et être instruits, par  l’homme, des merveilles de l’Evangile et de la nature de la « grâce qui était destinée » à ceux qui ouvriraient leur cœur à la vérité.

 

 

V. Les anges doivent passer par l’âme de l’homme, pour assister au « divin engendrement »

 

 

La place de l’âme humaine est donc fondamentale à l’intérieur du plan divin, puisque par elle, et seulement par ce canal précis, les anges ont à passer pour pouvoir approcher des merveilles éternelles du Père manifestées dans la nature visible. Mais l’éminence de l’âme va plus loin encore, sa fonction dépasse en vertigineuse fonction bien plus qu’il ne se peut imaginer, car elle participe directement, et l’on touche ici aux plus grands des mystères ineffables qu’il soit possible d’envisager en ce monde, de l’engendrement divin, de la naissance suressentielle de Dieu.

 

 

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L’âme participe directement,

de l’engendrement divin,

de la naissance suressentielle de Dieu.

 

 

 

mystique,spiritualité,ésotérisme,franc-maçonnerie,illuminisme,théosophie,théologie,martinisme,angesL’âme, le fond de l’âme (abditus mentis) est le saint Tabernacle d’où la divinité s’engendre elle-même, dans le mystère secret du silence intérieur par lequel, dans une « opération » invisible, Dieu procède à la naissance de son Fils premier né : « Dieu opère dans l’âme sans aucun intermédiaire – image ou ressemblance – mais bien dans le fond, là où jamais ne pénétra aucune image que Lui-même, en son Être propre. Cela, aucune créature ne peut le faire. ‘‘Comment Dieu engendre-t-il son Fils dans le fond de l’âme ? est-ce de la même façon que font les créatures, en image et ressemblance ?’’ Croyez bien que non ! Tout au contraire : Il l’engendre exactement de la même manière qu’Il l’engendre dans l’éternité, ni plus ni moins. (….) C’est ainsi que Dieu le Père engendre son Fils : dans l’unité véritable de la nature divine.» [5]

 

L’âme est donc dépositaire d’une essence unique et réellement sublime, essence comparable à absolument rien de ce qui est créé, au point de lui donner la possibilité de parvenir jusqu’à l’origine même d’où provient le premier commencement. Voilà pourquoi l’âme de l’homme est d’une immense dignité, elle relève d’un bien infiniment précieux d’une valeur incomparable, car elle est la pierre fondamentale d’où surgit en son « aurore naissante » la Divinité. 

 

VI. L’esprit du ministère, ou la véritable « religion » de l’homme

Nous percevons donc, par ces vives lumières projetées sur la mission extraordinaire qu’il incombe à l’homme seul d’exercer par la prière, et à cause de ce qui s’opère comme naissance dans son âme, la raison de sa supériorité sur les anges : «C'est ta prière qui devait elle-même appeler l'aube de la lumière et la faire briller sur ton oeuvre, afin qu'ensuite tu puisses du haut de cet orient céleste la verser sur les nations endormies dans leur inaction, et les arracher à leurs ténèbres. Ce n'est que par cette vigilance que ton édifice prendra son accroissement, et que ton âme pourra devenir semblable à l'une de ces douze perles qui doivent un jour servir de portes à la ville sainte. » (L.-C. de Saint-Martin, Le Nouvel Homme, § 8).

 

 

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Il revient à l’homme de servir de support,

de reflet lumineux à son Principe,

 de devenir, par grâce,

 le « principal ministre de la divinité ».

 

 

C’est pourquoi, si l’homme est appelé à devenir le « principal ministre de la divinité », c’est que sa mission est d’une nature infiniment sublime, vertigineuse ; il lui revient, à cet homme malgré sa chute et ses nombreuses erreurs, mais lorsqu’il percevra et sentira que les conséquences de son crime furent réparées au Golgotha, de servir de support, de reflet lumineux à son Principe, puisque nous étions et restons destinés à devenir participant d’une œuvre extraordinaire en quoi consiste toute notre religion, nous avons été appelés à avoir une autorité sur les habitants de toutes les régions terrestres et célestes.

 

mystique,spiritualité,ésotérisme,franc-maçonnerie,illuminisme,théosophie,théologie,martinisme,angesOn comprend de ce fait en quoi les mises en garde afin d’avertir que l’œuvre véritable se déroule loin des formes, loin des régions externes étrangères, fut pour Saint-Martin - et reste encore - un devoir pieux et nécessaire, de sorte que nous puissions laisser Dieu « opérer » seul en nous, agir et réaliser le culte et le sacrifice, exprimer la prière et faire entendre son Nom : « Car ce ne serait point abuser nos semblables, que de leur dire combien l'œuvre véritable de l'homme se passe loin de tous ces mouvements extérieurs. D'après les principes posés ci-dessus, nous sommes placés sous l'aspect de la divinité même, c'est-à-dire que nous reposons sur une racine vive qui doit opérer en nous toutes nos régulières végétations ; ainsi, qu'il y ait autour de nous, et même par nous, des faits extérieurs et hors du cours ordinaire de la nature, bien plus, qu'il y ait une nature et un monde, ou qu'il n'y en ait pas, notre œuvre doit toujours avoir son cours, puisque notre œuvre est que Dieu dans nous soit tout, et nous rien, et puisque, dans les faits mêmes impurs et légitimes qui peuvent s'opérer, ce ne sont pas les faits qui doivent s'apercevoir et mériter nos hommages, mais le Dieu seul qui les opère.» (L.-C. de Saint-Martin, Ecce Homo, § 4).

 

Conclusion : « les anges attendent le règne de l'homme »

En conclusion, et on le comprend aisément après tout ce qui vient d’être exposé, dans cette « opération » supérieure d’engendrement divin en l’âme, point n'est besoin d’utiliser des méthodes périphériques, des techniques complexes, des cérémonies inutiles, de s’adonner à des cultes stériles et dangereux [6] ; celui qui désire que le Verbe Divin naisse en lui, en son cœur, ne doit pas oublier qu’il est porté, entraîné, conduit et poussé par un puissant mouvement d’élection qui agit pour lui en sachant, avec une science céleste, « opérer » comme il convient : « Puisque c'est l'action même, pour ne pas dire la génération vive de l'ordre divin qui veut bien passer par [lui]. Montez dans l'assemblée des saints, adressez-vous à ces millions d'anges qui ont leur demeure dans la sphère des cieux. Ils répondront tous : oui, nous sommes sujets et serviteurs du Seigneur. Béni soit l'homme qui demande à l'univers un aveu aussi doux que légitime ! Qu'il ne se repose point sans avoir engagé tous les êtres à professer la gloire du Seigneur, et à célébrer la puissance de son nom ; et sans que tout ce qui existe se dise le sujet et le serviteur du Seigneur.» (L.-C. de Saint-Martin, L’Homme de désir, Chant 291).

 

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L’âmede l'homme lui octroie,

et bien plus encore depuis que cette âme

a été purifiée et lavée en justice par le Verbe,

une souveraineté vis-à-vis de tous les esprits célestes.

 

 

Une conviction, propre à Saint-Martin certes mais certitude foncièrement liée à la nouvelle loi d’amour, doit donc nous servir dans l’engendrement qu’il nous revient de laisser opérer en nous depuis que sur le Golgotha « tout a été consommé », à savoir nous souvenir - et en ceci consiste sans doute la sainte profession spirituelle -, que l’âmede l'homme lui octroie, depuis l’origine, mais bien plus encore depuis que cette âme a été purifiée et lavée en justice par le Verbe à l’issue de son sacrifice salvateur, une souveraine supériorité vis-à-vis de tous les esprits, une autorité sur les créatures séjournant au sein du monde invisible puisqu’elle possède la puissance inégalée de procéder à la régénération universelle en étant accompagnée par la Lumière, portée par l’énergie incréée s’étendant à tous les horizons de l’Esprit pour renouveler, re-sacraliser et régénérer l’immensité.

 

 

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Le Nouvel Homme

n’est pas simplement destiné à retrouver,

par l’effet d’un processus de « réintégration »

les pouvoirs du premier Adam,

mais est « élu » pour recevoir une ordination

le conduisant à devenir 

« participant de la nature de Dieu »

 

 

 

mystique,spiritualité,ésotérisme,franc-maçonnerie,illuminisme,théosophie,théologie,martinisme,angesA ce titre l’homme - le Nouvel Homme - n’est pas simplement destiné à retrouver, par l’effet d’un processus de « réintégration » les pouvoirs du premier Adam, mais à être non seulement doté de l’onction souveraine qui fera de lui un esprit glorieux « supérieur à tout autre esprit spirituel, soit émané ou émancipé » du sein du Créateur,  puisque par delà cette première étape l’homme est ordonné, destiné à recevoir un ré-engendrement mystérieux le conduisant, par pure grâce, à devenir  « participant de la nature de Dieu », lui conférant, eu égard à cette extraordinaire participation qui lui a été accordée, une authentique puissance substantielle l’ordonnant, le consacrant et le constituant, vrai « Fils de Dieu », l’introduisant ainsi dans le Sanctuaire du Ciel auprès du Réparateur Lui-même, afin qu’il exerce, au Nom de la Divinité incréée et infinie, son saint ministère pour l’éternité. 

 

 

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« Il nous a donné les très grandes et précieuses promesses,

afin que par elles vous participiez de la nature divine,

ayant échappé à la corruption qui est dans le monde…. »

(II Pierre I, 4).

 

*

  

 

Extraits de :

 

Louis-Claude de Saint Martin et les Anges

  

De la théurgie des élus coëns

à la doctrine angélique saint-martiniste

 

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A paraître  

aux Editions Arma Artis, 120 pages.

 

 

 

  

Notes.

 

1. L'œuvre véritable pour Saint-Martin, se passe effectivement loin de l'extérieur car c'est dans l'interne, derrière le second voile du Temple que se déroulent aujourd’hui, depuis la venue du Divin Réparateur, les rites sacrés, et que se célèbre le culte spirituel et la liturgie divine par la prière et l'adoration : « Par ses imprudences, l'homme est plongé perpétuellement dans des abîmes de confusion, qui deviennent d'autant plus funestes et plus obscurs, qu'ils engendrent sans cesse de nouvelles régions opposées les unes aux autres et qui  font que l'homme se trouvant placé comme au milieu d'une effroyable multitude de puissances qui le tirent et l'entraînent dans tous les sens, ce serait vraiment un prodige qu'il lui restât dans son cœur un souffle de vie et dans son esprit une étincelle de lumière. (...) l'œuvre véritable de l'homme se passe loin de tous ces mouvements extérieurs. » (Ecce Homo, § 4). La nécessité de l'intériorité, de la voie purement secrète, silencieuse et invisible, se justifie donc pour Saint-Martin, en raison de la présente faiblesse constitutive de la créature, de sa désorganisation et de son inversion radicale, plongeant les êtres dans un milieu infecté, une atmosphère viciée et corrompue, qui guettent chacun de nos pas lorsque nous nous éloignons de notre source et délaissons notre « centre », mettant en péril notre esprit lorsque, par imprudence et présomption, nous osons outrepasser les limites des domaines sereins protégés par l'ombre apaisante de la profonde paix du cœur.

 

2. Extrait du recueil de correspondance de Saint-Martin, avec MM. Maglasson, De Gérando, Maubach, etc., appartenant à M. Munier, lettre du 5 août 1798.

 

3. « Quant aux anges, nous savons qu'ils sont "tous des esprits dont la fonction est d'être envoyés en service, au profit de ceux qui doivent obtenir l'héritage du salut" (Heb., 1.14). C'est vrai surtout des anges gardiens spécialement attachés à chacun de nous. Leur charité à notre égard n'est qu'une manifestation de leur dévouement à la cause divine et de leur zèle pour l'honneur de Dieu. Nous pouvons compter sur leur aide puissante dans la lutte contre le mal et recourir à eux pour obtenir par leur intermédiaire, avec la protection de notre vie temporelle, les grâces qui sous forme de bonnes pensées, d'élans vers le bien, d'horreur du mal, nous permettront de déjouer les ruses et les pièges du "malin", de répondre aux appels de Dieu et de nous préparer ainsi à prendre, avec joie, place auprès de ceux qui se seront montrés si fraternels pendant notre pèlerinage d'ici-bas. » (Joseph de Guibert s.j., Leçons de théologie spirituelle, tome I, Apostolat de la Prière, 1943).

 

4. S. Jean de la Croix, Nuit Obscure 2, 23,11.

 

5. Maître Eckhart, Sur la naissance de Dieu dans l’âme, trad. Gérard Pfister, Préface de Marie-Anne Vannier, Arfuyen, 2004, pp. 45-46.

 

6. Saint-Martin, dans son Portrait historique et philosophique, eut une remarque plus que pertinente au sujet des dangers des voies externes, et utilisa une image imagée extrêmement parlante s’appuyant sur une anecdote rapportée de son voyage en Italie où vivaient à Naples, à l’époque, des milliers de « lazzaroni », terme désignant ceux qui résidaient dans les rues dépourvu de logis dans un état de grande pauvreté, nous faisant voir que si nous n’y prenons garde, en ouvrant grandes les portes sans prudence par des pratiques externes, nous risquons de voir s’installer des locataires peu recommandables en nous, esprits ténébreux capables même, en prenant des dehors engageants singulièrement trompeurs, de se rendre maîtres et possesseurs de notre maison et de nous en chasser : « La chose qui m'a paru la plus rare en fréquentant les hommes c'est d'en rencontrer un qui logeât chez lui; ils logent presque tous en chambre garnie, et encor ce ne sont pas là les plus dénués et les plus à plaindre; il en est qui ne logent que sous les portes comme les lazzaroni de Naples, ou même dans les ruas et à la belle étoile, tant ils ont peu de soin de conserver leur maison patrimoniale, et de ne se pas laisser évincer de leur propre domaine. » (Portrait, 479).

 

 

 

samedi, 26 mai 2012

Le Régime Ecossais Rectifié et la doctrine de la matière

Jean-Baptiste Willermoz et la corruption de la nature de l’homme

Eclaircissements à propos de la distinction entre « l’ordre de la chair » et « l’ordre de l’esprit » 

 

 

Jean-Marc Vivenza

 

 

Mausolée II.jpg

 

 

« A quoi fait allusion ce mausolée, avec ces inscriptions ?

A l'immortalité de l'âme, aux principes élémentaires

et à la dissolution de la matière. »

J.-B. Willermoz, Rituel du 3e Grade du Régime Ecossais Rectifié.

 

 

 

Croix rouge.jpgVoilà un sujet impressionnant, une question délicate qui est l’objet d’éternelles discussions au sein des cénacles rectifiés, et même en d’autres, entraînant souvent, à n’en plus finir, des débats animés dans lesquels s’affrontent des opinions radicalement opposées. Cela en est arrivé à un tel point que beaucoup ne savent plus trop quoi penser alors même que l’Ordre - c’est-à-dire le Régime Ecossais Rectifié - possède de façon claire une doctrine portant sur la matière, exprimée en des termes incontestables n’autorisant, a priori , aucun doute ni aucune réserve, ceci faisant qu’il ne devrait normalement n’y avoir nulle confusion régnant en ces domaines pour quiconque respecte les positions willermoziennes et ne cherche pas à y substituer des vues étrangères ou extérieures à ces dernières qui ont, et elles seulement, autorité sur le plan doctrinal.

 

Or confusion il y a, confusion assez largement répandue et grandement perceptible, montrant certes que ne sont pas compris, mais surtout connus faute d’être travaillés comme il se devrait, les textes du Régime rédigés pourtant avec une infinie patiente pédagogique par Jean-Baptiste Willermoz, attitude d’oubli qui est une erreur doublée d’une faute du point de vue initiatique. C’est pourquoi, face à cette situation problématique générant de nombreuses convictions inexactes et vues subjectives diverses, il nous a semblé utile et même nécessaire de présenter, le plus complètement possible, les thèses effectives sur la nature de l’homme, la matière et sa destination, qui ont été en effet « infusées » par son fondateur au sein du système mis en œuvre lors du Convent des Gaules en 1778 à Lyon et entériné définitivement en 1782 à Wilhelmsbad. 

 

 

I. Les sources de la pensée willermozienne

 

 

Préalablement, pour connaître la raison de la position du Régime Rectifié à l’égard de la matière entendue aussi bien comme constituant le corps charnel de l’homme que le composé matériel commun à toutes choses créées traversant les trois règnes du vivant (animal, végétal, minéral), il convient de savoir comment cette pensée s’est peu à peu imposée au principal concepteur du Régime au point de devenir sa pensée officielle, pensée occupant une place centrale dans les principes théoriques enseignés par l’Ordre et allant même jusqu’à participer d’une bonne part des instructions ultimes destinées au Chevaliers admis dans la classe non-ostensible.

 

A la lecture des textes du Régime un constat immédiat s’impose : nous nous trouvons face à une analysecachet_martines_pasqually II.jpg structurée, arrêtée et construite qui prédomine dans le système willermozien traversant tous les grades en faisant l’objet d’exposés méthodiques résumés en quelques thèses relativement sévères sur le caractère corrompu et la nature déchue  des formes dans lesquelles l’homme se trouve placé, enserré et est contraint de vivre pendant son séjour en ce monde. Ces thèses d’où proviennent-elles ? De Martinès de Pasqually (+ 1774) pour une grande part en effet, mais pas seulement (l’aspect plus directement symbolique du sujet chez Martinès - les essences spiritueuses, valeur du ternaire et du neuvénaire, les facultés, etc. - a été abordé par Edmond Mazet dans une étude intitulée : « La Conception de la matière chez Martinez de Pasqually et dans le Régime Ecossais Rectifié, Renaissance Traditionnelle, n° 28, octobre-décembre 1976). Ces thèses, du point de vue philosophique, métaphysique et théologique, qui est celui qui nous intéresse dans la présente étude, ont été propagées par d’autres auteurs spirituels bien avant Pasqually, parmi lesquels Origène (v. 185-253), Clément d’Alexandrie (IIe s.), ou même Platon et les néoplatoniciens (Jamblique, Porphyre, Plotin, Damascius), voire plus directement saint Paul, premier maître instructeur en ces sujets fondamentaux, et bien évidemment l’Evangile lui-même par les paroles du Christ qui pose une distinction très nette entre le monde et le ciel, entre les choses crées et incréées, entre le visible et l’invisible, ce qui aboutira à l’établissement d’une distinction fondatrice essentielle qui prendra, dès les premiers temps de l’Eglise, une place centrale au sein du christianisme : « Mon royaume n’est pas de ce monde. Si mon royaume était de ce monde, mes serviteurs auraient combattu, afin que je ne fusse pas livré aux Juifs ; mon royaume n’est pas d’ici. » (Jean XVIII, 36).

 

a1da9f5e.jpgUn autre point est parfois évoqué en forme d'interrogation teintée chez certains d'une étrange inquiétude, relatif au climat propre de l’histoire de la pensée religieuse occidentale qui fut considérablement influencé par ce courant : les thèses willermoziennes seraient-elles marquées par une sensibilité augustinienne ? Sans aucun doute puisqu’on retrouve de nombreuses affirmations semblables à celles du Rectifié dans les ouvrages de l’évêque d’Hippone (De la nature et de la grâce, De Trinitate, De la grâce et du libre arbitre, La Cité de Dieu, etc.). Ces thèses, qui s’imposeront comme une sorte de signature distinctive de la pensée théologique de saint Augustin (354-430) portent sur la corruption de l’homme, l’état dégradé de la création, le caractère vicié du monde matériel, la nécessité de la grâce, et constituent ce qu’il convient d’appeler en effet « l’augustinisme  théologique », qui insista avec une force extraordinaire sur les tragiques conséquences négatives de la chute : « Par le fait de leur origine, tous les hommes sont soumis à la corruption, notre nature viciée n'a plus droit qu'à un châtiment légitime… ne pensons pas que le péché ne puisse point vicier la nature humaine, mais sachant par les divines Ecritures, que notre nature est corrompue, cherchons plutôt comment cela s'est fait.» [1]

 

Est-il donc illégitime, en examinant les textes du Régime Ecossais Rectifié, de signaler cette identité conceptuelle entre la pensée de saint Augustin et celle de Willermoz ? Certes non, c’est même, selon nous, un exercice instructif que de souligner ce lien nous permettant de replacer, sans la soumettre car il convient de respecter les domaines et ne point les confondre, la doctrine du Régime au sein de l’histoire de la spiritualité chrétienne. Mais il convient également, dans le même temps, de voir que ces thèses ne sont pas propres à saint Augustin mais sont communes à de nombreux penseurs antérieurs ou postérieurs à lui, de même qu’elles ne sont pas uniquement celles de Willermoz et du Rectifié puisqu’elles inspirèrent, pour ne citer que les figures se situant à la périphérie immédiate de la réforme de Lyon, les œuvres de Louis-Claude de Saint-Martin (1743-1803), Joseph de Maistre (1753-1821) et Franz von Baader (1765-1841). La question qui doit donc seule nous importer est uniquement de savoir ce que pense et affirme le Régime rectifié, et il se trouve que ce Régime, précisément en ses bases doctrinales essentielles, se rattache aux thèses néoplatoniciennes, origéniennes et  augustiniennes. C’est un fait ; et si l’on veut être en accord avec un Ordre auquel on dit appartenir, il convient logiquement d’en accepter la doctrine et la professer, ou tout au moins, ce qui est un minimum, d’en respecter les vues et ne point les dénoncer comme des « erreurs » et les qualifier « d'hérésies ».

 

II. Les conséquences du péché originel

 

On remarque ainsi que dès les célèbres leçons de Lyon (1774-1776), Willermoz exposa la raison pour laquelle l’homme est revêtu aujourd’hui d’un corps de matière, puisque devant à l’origine lutter pour libérer des fers matériels les esprits qui y étaient emprisonnés, il a été finalement puni de son crime en subissant le même sort que les ennemis de l’Eternel, c’est-à-dire en étant précipité, lui qui était un esprit glorieux, à son tour dans un « corps de matière ténébreux » : « L'homme fut puni de son crime d'une manière conforme à la nature même du crime, il se trouva resserré dans une prison de cette même matière qu'il devait contenir et se soumit par là à une action sensible de ces esprits pervers sur ses sens corporels provenus de cette matière qui avait été créée pour les tenir en privation..Adam, déchu de son état de gloire et enseveli dans un corps de matière ténébreuse, sentit bientôt sa privation. Son crime était toujours devant ses yeux... »  (J.-B. Willermoz, leçon n°6, 24 janvier 1774).

 

Propos auxquels répondent ces lignes du rituel du grade de Maître Ecossais exprimant un jugement qui traverse tout le Rectifié : « C'est cette dégradation de l'homme, ce sont l'abus de sa liberté, le châtiment qu'il en a reçu, l'esclavage dans lequel il est tombé et les suites funestes de son orgueil qui vous ont été représentés aujourd'hui dans le premier tableau, par le saccagement et la destruc­tion du premier Temple de Jérusalem : image sensible de l'humiliante métamorphose qu'ils occasionnèrent dans la première forme corporelle de l'homme.»

  

 

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« Adam, déchu de son état de gloire

et enseveli dans un corps de matière ténébreuse,

sentit bientôt sa privation… »

 

J.-B. Willermoz, leçon n°6, 24 janvier 1774.

 

 

Pour cette conception à laquelle adhère à la suite de Willermoz les principaux représentants du courant illuministe européen : Friedrich Oetinger (1702-1782), Kirchberger (1739-1798), Karl von Eckartshausen (1752-1803), Dietrich Lavater (1743-1826), pour ne citer que les plus connus, la chair dont furent revêtus Adam et Eve et leur descendance est une punition, la conséquence du péché originel, une sanction, conception qui peut surprendre le lecteur contemporain habitué à un regard moins négatif sur la chair, d’autant que d’autres courants optent pour une position bien plus optimiste comme on en trouve trace dans les églises orientales infiniment moins sévères sur le sujet, mais dont la source se trouve cependant formellement dans l’Ecriture et chez plusieurs Pères de l’Eglise comme saint Grégoire de Nysse (+394) qui déclarait positivement : «Nous sommes devenus chair et sang par le péché. » (S. Grégoire de Nysse, Hom. Op. 22 205 A).

 

 

III. Prévarication d’Adam et corruption de la nature 

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« Nous sommes devenus chair et sang par le péché. »

 

S. Grégoire de Nysse, Hom. Op. 22 205 A.

 

 

 

a) Tradition patristique

 

 

origène.jpgCette idée d’un emprisonnement de l’homme dans un corps de matière en punition du crime d’Adam possède sa source dans l’Ecriture Sainte et fut reprise ensuite par certains Pères de l’Eglise. Mais c’est sans doute, comme nous l’avons déjà signalé, Origène disciple de saint Clément d’Alexandrie, qui systématisa, développa et édifia de façon la plus la complète la thèse d’une Chute de l’homme dans la matière, d’une descente dans des corps grossiers et animaux, comme répondant à une faute antérieure, en se fondant sur le récit, il est vrai saisissant du troisième chapitre du livre de la Genèse, où il est dit, après l’épisode du péché originel : « Dieu fit à l’homme et à la femme des tuniques de peau. » (Genèse III, 21.).

 

Si nous sommes placés dans une structure matérielle aujourd’hui, dans une enveloppe corporelle, cela est donc pour Origène la conséquence de la chute, de la faute commise en Eden ; c’est-à-dire, pour être clair, que c’est en punition et pour notre honte que nous reçûmes des « vêtements de peau » semblables à ceux des animaux, entraînant tragiquement toute la famille humaine dans l’héritage du péché, péché se signalant par une détermination de la chair à la corruption et à la mort.

 

Après la faute du premier homme affirme Origène, en faisant sienne l’analyse de saint Paul, tous les descendants d’Adam naissent dans un état d’aversion à Dieu parce qu’ils sont, par la faute de leur père, privés des dons que Dieu avait octroyés à l’homme, comme le soutient également Tertullien (+ v. 220) : « L’homme, condamné à mort dès l’origine, a entraîné dans son châtiment tout le genre humain contaminé par son sang. » (Sermon de l’âme, 1 ; c. IV).  De la sorte, depuis le péché originel, par essence, la chair « contaminée », la matière corporelle est opposée aux lois divines, car à cause de la prévarication d’Adam en Eden : « la pensée de la chair est inimitié contre Dieu. » (Romains VIII, 7). C’est une règle invariante se reproduisant à chaque génération ; la chair est ainsi irréformable et c’est un travail vain et inutile que de chercher à lui conférer une autre orientation comme le déclare Salomon : « Quand tu broierais le fou dans un mortier, au milieu du grain, avec un pilon, sa folie ne se retirerait pas de lui. » (Proverbes XXVII, 22). La vieille nature est précisément « dénaturée », abîmée dans la matière ; la chair est corrompue, malade, frappée d’une souillure mortelle de par les effets de la prévarication d’Adam.

 

 

 

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« L’homme, condamné à mort dès l’origine,

a entraîné dans son châtiment

tout le genre humain contaminé par son sang. »

 

Tertullien, Sermon de l’âme, 1 ; c. IV.

 

 

 

 

Cette conception on le voit, avant même saint Augustin qui théorisa cependant cette idée de corruption radicale de la chair de par la chute avec l’insistance que l’on saiten Occident, fut exposée par Origène et son disciple Grégoire le Thaumaturge (+270), puis Eusèbe de Césarée (260-340), pensée qui passa à la postérité, par saint Jérôme (344-420) qui  la fit figurer dans ses nombreux Commentaires, sans oublierEvragre le Pontique (345-400), Grégoire de Nysse (335-394) et saint Maxime le Confesseur (580-662).

 

48dee182dfb1f9e5ceabb0b06d2648ca.jpgSaint Augustin occupe évidement une place centrale dans l’histoire de la pensée théologique en raison de l’importance monumentale de son œuvre, faisant que l’accent fut mis d’une façon particulière sur le sujet du péché originel avant même que le saint évêque d’Hippone ne fut reconnu comme un docteurde l’Eglise par Rome (en 1295 par Boniface VIII), ceci sans compter que parallèlement à son influence déterminante, saint Hilaire de Poitiers (+367) s’ouvrit à la pensée d'Origène sur la chute dont il traduira les Commentaires sur les Psaumes, ce qui procurera une autorité réelle et conjointe à la fois à Origène et à saint Augustin sur de nombreux théologiens à travers tout le moyen âge occidental jusqu’à l’âge classique et la période moderne, de saint Bernard de Clairvaux (1090-1153) ou Guillaume de Saint-Thierry (1085-1148), et par eux la tradition cistercienne,  puis saint Thomas D’aquin (+ 1274), saint Bonaventure (+ 1274) et Maître Eckhart (1260-1328) qui, dans son Commentaire du Prologue de Jean, s’inspira nommément d’Origène qui comparait l’apôtre bien aimé du Christ à l'aigle évoqué par Ézéchiel (XVII, 3-4), ceci sans oublier saint Jean de la Croix (1542-1591) et sainte Thérèse d’Avila (1515-1582) convertis à la lecture de saint Augustin, saints espagnols pénétrés des thèses augustiniennes, comme le seront d’ailleurs les plus grands spirituels chrétiens, théologiens et docteurs d’Occident. [2]

 

 

b) Enseignement des Pères

 

 

Les théologiens enseignent donc, s’agissant des conséquences du péché pour nos premiers parents :

 

1)       La perte des dons surnaturels et préternaturels.

2)       Le dépouillement de la grâce sanctifiante, des vertus infuses, des dons du Saint-Esprit et du droit du bonheur du Ciel.

3)       Le retrait des dons extranaturels, c’est-à-dire, pour le traduire clairement, qu’Adam et Eve, et nous par héritage, avons été assujettis à l’ignorance, à la concupiscence et à la mort.

4)       La révolte des sens et la désobéissance native.

5)       La transformation de notre corps immortel en une chair corrompue et la malédiction du sol (Genèse III, 17)

 

Saint Grégoire de Nysse écrit : « Ainsi l'homme étant tombé dans le bourbier du péché, a perdu d'être l'image du Dieu incorruptible, et il a pris en échange par le péché l'image d'une boue corruptible : c'est cette image que le Verbe nous exhorte à déposer en la nettoyant comme avec de l'eau par la pureté de notre vie : ainsi le revêtement de boue étant déposé, à nouveau la beauté de l'âme se manifestera. Déposer ce qui est étranger, c'est en effet pour l'âme revenir à son état naturel. Et ceci ne lui est pas possible autrement qu'en redevenant ce qu'elle était à l'origine. » (S. Grégoire de Nysse, PG 46, 372 B-C).

  

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« Déposer ce qui est étranger,

c'est en effet pour l'âme revenir à son état naturel.

Et ceci ne lui est pas possible autrement

qu'en redevenant ce qu'elle était à l'origine. »

 

S. Grégoire de Nysse, PG 46, 372 B-C.

 

 

 

 

c) Sens de l’Incarnation

 

 

De la sorte, rappelleront les pieux auteurs à la suite de saint Paul, lorsque l’Ecriture parle de l’Incarnation du Seigneur, ce n’est pas pour nous signaler que le Christ est venu prendre condition humaine afin d’en magnifier l’état et se louer de notre situation ; pour nous adresser des félicitations et nous encourager à profiter plus encore de notre fond vicié et infecté par le péché, pour complaisamment flatter nos séductions sensibles et nous inviter à nous délecter de nos impressions charnelles. Il ne faut jamais oublier que s’il est venu parmi nous, sous forme d’homme, c’est pour prendre sur lui notre nature pécheresse, pour assumer, par amour, notre triste condition abîmée par la faute, pour endosser la déréliction de notre état chuté – non pas pour glorifier la chair et ses fruits amers mais bien au contraire nous appeler, dès ici bas aux réalités célestes : « Lui [le Christ Jésus] qui de condition divine dit Paul, n’a pas craint de s’anéantir (le verbe grec kenosis, est encore, sur le plan métaphysique, bien plus fort que ne le rend le français « anéantir »), prenant la forme d’esclave, étant fait à la ressemblance des hommes ; et, étant trouvé en figure comme un homme, il s’est abaissé lui–même, étant devenu obéissant jusqu’à la mort, et à la mort de la croix. C’est pourquoi aussi Dieu l’a haut élevé et lui a donné un nom au–dessus de tout nom, afin qu’au nom de Jésus se ploie tout genou des êtres célestes, et terrestres, et infernaux, et que toute langue confesse que Jésus Christ est Seigneur, à la gloire de Dieu le Père. » (Philippiens, II, 7-11).

 

 

rubens II.jpg 

« Il a été fait péché

pour que Dieu condamnât le péché dans la chair . »

 

(Epître aux Romains VIII, 3).

 

 

 

Il s’est fait « péché » dit même saint Paul pour mieux nous faire comprendre le sens de l’Incarnation, et « il est mort pour nos péchés » (1 Corinthiens XV, 3), « portant les péché en son corps .» (1 Pierre II, 22) ; « il a été fait péché pour que Dieu condamnât le péché dans la chair . » (Romains VIII, 3).

 

Le Christ s’est fait « chair » (ou « homme » ce qui est équivalent pour notre présent état de créatures livrées, sur le plan naturel, aux puissances de l’adversaire de Dieu dont témoigne, à chaque seconde, le terrible spectacle de ce monde désorienté, scandaleux et criminel), non pour venir profiter de notre condition et nous complimenter sur son usage, mais nous en sauver ! Pas pour célébrer la beauté de notre situation, festoyer et danser, prendre femme et se dégourdir les sens, mais pour nous délivrer par sa mort ignominieuse sur le bois de la Croix en affirmant que, par son sacrifice expiatoire, la réalité du Ciel nous attendait, précisant que son « Royaume n’est pas de ce monde » (Jean XVIII, 36), et qu’il fallait que l’Agneau fût sacrifié pour nous laver du péché : « Il fallait une victime pour mériter la grâce [d'Adam]. Il fallait que sa forme corporelle matérielle fut purifiée par la destruction de son fils Abel et par l'effusion de son sang, afin, que, purgée par là de son impureté, elle devînt plus susceptible de communication. La mort d'Abel n'opéra point la réconciliation de son père, mais elle le disposa à l'obtenir. Il ne pouvait l'obtenir parfaite que par la destruction de sa propre forme matérielle, mais il fallait qu'elle fut purgée de son impureté par l'effusion du sang de son fils Abel, et ce fils ne fut donné qu'à cette fin. » (Willermoz, Leçon n°6, 24 janvier 1774).

 

 

IV. L’opposition entre « l’ordre de l’esprit » et « l’ordre de la chair »

 

Ceci étant précisé, nul ne saurait donc contester la radicale opposition que l'on trouve dans les Evangiles entre l’esprit et la chair : «C’est l’esprit qui vivifie ; la chair ne profite de rien » (Jean VI, 63), et particulièrement chez saint Paul, entre ces deux ordres absolument antithétiques : l'ordre de l'esprit et l'ordre de la chair. Même si certains se refusent, par l’effet d’une vision anthropologique erronée, à reconnaître l'antagonisme des deux ordres, pourtant nettement souligné à de multiples endroits du texte sacré, il faut bien se rendre à l'évidence et admettre que la nature de l'homme (c'est-à-dire son âme et son corps, son esprit relevant quant à lui d’un autre « ordre » non naturel), entendue sous le terme générique de « chair », est frappée de corruption et de réprobation.

 

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« Misérable homme que je suis,

qui me délivrera de ce corps de mort ? »

 

(Epître aux Romains VII, 24).

 

 

Comment ne pas citer, en premier lieu eu égard à son caractère emblématique, l'épisode de Nicodème, docteur en Israël, auquel Jésus annonce qu'il doit naître de nouveau, concluant son discours ainsi : « Ce qui est né de l'Esprit est esprit, ce qui est né de la chair est chair » (Jean III, 6). Quant à l'apôtre Paul, nul n'a plus que lui établi des liens concrets entre le péché et la chair, s'écriant même, dans un gémissement quasi désespéré et pathétique : « Misérable homme que je suis, qui me délivrera de ce corps de mort ? » (Romains VII, 24). L'opposition est également clairement soulignée dans ce passage significatif : « Marchez par l'Esprit, et vous n'accomplirez point la convoitise de la chair. Car la chair convoite contre l'Esprit, et l'Esprit contre la chair ; et ces choses sont opposées l'une à l'autre... » (Galates V, 16-17). Enfin, de nouveau dans l'Epître aux Romains, c'est une véritable condamnation de ce que représente la « chair » en son essence et sa nature qui nous est adressée, établissant une équivalence saisissante entre la « chair » et le péché : « Quand nous étions dans la chair, les passions des péchés, lesquelles sont par la loi, agissaient dans nos membres pour porter du fruit pour la mort. » (Romains VII, 5). Puis, un peu plus loin, et toujours avec la même intransigeance : « Moi je suis charnel, vendu au péché (...) C'est le péché qui habite en moi. Car je sais qu'en moi, c'est-à-dire en ma chair, il n'habite point de bien (...) Je vois dans mes membres une autre loi qui combat contre la loi de mon entendement et qui me rend captif de la loi du péché qui existe dans mes membres. » (Romains VII, 15-18 ; 23). Le cri de Paul est d'une grande honnêteté : « De moi-même selon l'entendement je sers la loi de Dieu ; mais de la chair, la loi du péché. » (Romains VII, 25).

 

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« La pensée de la chair est la mort ;

mais la pensée de l'Esprit, vie et paix

ceux qui sont dans la chair

ne peuvent plaire à Dieu. »

 

(Epître aux Romains VIII, 5-8).

 

 

Voudrions-nous encore nier, après ces paroles, le fruit vénéneux que représente la « chair », oserions-nous refuser de voir le caractère à jamais flétri et abîmé de ce qui est charnel ? Alors écoutons saint Paul qui, avec une redoutable force de conviction, insiste plus avant de manière à ne point laisser subsister la moindre trace d'ambiguïté : « Dieu a envoyé son propre Fils en ressemblance de chair de péché, et pour [le] péché, a condamné le péché dans la chair, afin que la juste exigence de la loi fut accomplie en nous, qui ne marchons pas selon la chair, mais selon l'Esprit. » (Romains VIII, 3-4). Après cet impressionnant rappel, qui demande à être lu avec crainte et tremblement, une sainte fureur continue d'habiter l'apôtre des Gentils, et, comme si cela ne suffisait pas, voulant fermement faire pénétrer dans le cœur de ses auditeurs le message du Salut, il poursuit son prêche par ses lignes redoutables : « Ceux qui sont selon la chair ont leurs pensées aux choses de la chair ; mais ceux qui sont selon l'Esprit aux choses de l'Esprit ; car la pensée de la chair est la mort ; mais la pensée de l'Esprit, vie et paix ; - parce que la pensée de la chair est inimitié contre Dieu, car elle ne se soumet pas à la loi de Dieu, car aussi elle ne le peut pas. Et ceux qui sont dans la chair ne peuvent plaire à Dieu. » (Romains VIII, 5-8).

 

*

 

Saint Paul espérait certes convaincre par son discours, mais il voulait surtout pouvoir être certain de parler à des êtres qui avaient déjà entrepris de rejeter les œuvres de la « chair », délivrant, par delà la distance des siècles, un enseignement vital pour notre devenir surnaturel, si nous acceptons, bien évidemment, de déposer ce qui, en nous, est « aliéné » par le l'effet du péché : « Or vous n'êtes pas dans la chair, mais dans l'Esprit, si du moins l'Esprit de Dieu habite en vous ; mais si quelqu'un n'a pas l'Esprit de Christ, celui-là n'est pas de lui. Mais si le Christ est en vous, le corps est bien mort à cause du péché, mais l'Esprit est vie à cause de la justice. » (Romains VIII, 9-10).

 

 

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« Ni la chair ni le sang

n'hériteront du royaume de Dieu »

 

(1 Corinthiens XV, 50).

 

 

Les paroles de Paul, que reprendra Saint-Martin, et dont on conviendra sans peine qu’il est bien difficile d’en nier le sens direct et catégorique, ont la vertu de dissiper toute contestation possible à propos de la question qui nous occupe : « Ni la chair ni le sang n'hériteront du royaume de Dieu » (1 Corinthiens XV, 50). Ainsi la chair, conçue comme étant l'unité de l'âme et du corps, ce qui n'enlève rien à la réprobation dont elle est chargée puisque cela englobe la matière corporelle et son principe d'animation, qui n’est pas identique à « l’esprit » que l’on désigne aussi comme « l’âme », est bien violemment rejetée de par sa corruption, elle est pécheresse par nature et ne participera pas à la réalité future du royaume.

  

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« …cultive ton âme immortelle et perfectible,

et rends-la susceptible d’être réunie à la source pure du bien,

lorsqu’elle sera dégagée

des vapeurs grossières de la matière. »

 

(Règle maçonnique, Art. II, Immortalité de l’âme).

 

 

 

 

Jean-Baptiste Willermoz, qui n'a pas manqué de soutenir cette vision toute paulinienne du devenir concernant le composé charnel « psychosomatique », rajoutera cette sentencieuse mise en garde en destination des membres du Régime rectifié : « Homme ! Roi du monde ! Chef-d’oeuvre de la création lorsque Dieu l’anima de son souffle ! médite ta sublime destination. Tout ce qui végète autour de toi, et n’a qu’une vie animale, périt avec le temps, et est soumis à son empire : ton âme immortelle seule, émanée du sein de la Divinité, survit aux choses matérielles et ne périra point. Voilà ton vrai titre de noblesse ; sens vivement ton bonheur, mais sans orgueil : il perdit ta race et te replongerait dans l’abîme. Etre dégradé ! malgré ta grandeur primitive et relative, qu’es-tu devant l’Eternel ? Adore-le dans la poussière et sépare avec soin ce principe céleste et indestructible des alliages étrangers ; cultive ton âme immortelle et perfectible, et rends-la susceptible d’être réunie à la source pure du bien, lorsqu’elle sera dégagée des vapeurs grossières de la matière. » (Règle maçonnique, Art. II, Immortalité de l’âme).

 

 

V. La chair est destinée à être abandonnée selon Willermoz

 

 

Willermoz explique très bien, en des termes ne laissant place à aucune incertitude, cette essence fugitive et mortelle de la chair : « l’homme est pendant son séjour sur la Terre un composé ternaire : savoir de deux substances passagère [ une âme ou vie passive et passagère, et un corps de matière qui disparaissent totalement après la durée qui leur est prescrite ] qui le constituent animal comme la brute, et d’un esprit intelligent et immortel par lequel il est vraiment image et ressemblance divine[3] La chair est donc destinée à être abandonnée, oubliée conformément à l’indication de l’Ecclésiaste : « Ce qui est tordu ne peut être redressé » (Ecclésiaste I, 15) ; prétendre « spiritualiser » la chair, comme le laissent supposer certains, est une erreur, une radicale absurdité, il s’agit bien plutôt pour Willermoz de se dépouiller de la chair pour accéder à l’esprit.

 

En effet, loin de fonder de naïfs espoirs sur une hypothétique, et bien illusoire, « transmutation du corps en esprit et de l’esprit en corps », Willermoz soutient qu’il n’y a que rêveries dans cette illusoire prétention s’appuyant sur des sources parfois extrêmement suspectes étrangères à la Révélation. Il saura revenir, avec intelligence et lucidité, aux leçons de l’Evangile, et insistera pour que soit médité le solennel et rigoureux avertissement de Jésus à Nicodème : « Ce qui est né de la chair est chair ; et ce qui est né de l’Esprit est esprit. » (Jean III, 6). Dans son Traité des deux natures, Willermoz s’explique à ce titre sur l’importance de ne jamais confondre la nature charnelle et la nature spirituelle : « Elles ont chacune leur action propre et distincte, qui, dans bien des cas, opère séparément. Il est donc bien important pour le vrai chrétien, à qui l’une d’elles est proposée pour modèle [c.a.d. la nature spirituelle conforme à celle du Divin Réparateur], de ne pas les confondre toujours et d’apprendre à les discerner[4]

 

 

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« Attachez-vous aux choses d’en haut,

et non à celles qui sont sur la terre… »

 

 

Ce discernement est fondamental car la régénération, opérée par la réception et l’ouverture à la Lumière du Verbe, chez tout homme, ne signifie en aucun cas le changement de l’ancienne nature charnelle et pécheresse, mais l’introduction d’une nouvelle nature totalement autre ; c’est l’introduction, dans le corps corrompu de par sa constitution ténébreuse, de la vie du Second Adam obtenue par le Saint Esprit, basée sur la bienheureuse Rédemption accomplie par le Christ. La vie nouvelle n’annule donc pas le vieil homme, l’ancienne nature demeure toujours et constamment ce qu’elle était, sans aucune possibilité d’amélioration : bien au contraire, comme le confirme saint Paul, la renaissance spirituelle révèle plus encore sa noire constitution, car « la chair complote contre l’Esprit, et l’Esprit contre la chair ; et ces choses sont opposées l’une et l’autre. » (Galates V, 17). Nous avons plutôt à nous « dépouiller » du vieil homme ce qui indique qu’il convient de nous en défaire, de l’oublier sans regrets à son triste sort, de l’abandonner à sa misérable finitude : « Si donc vous êtes ressuscités avec le Christ, cherchez les choses d’en haut, où le Christ est assis à la droite de Dieu. Attachez-vous aux choses d’en haut, et non à celles qui sont sur la terre. Car vous êtes morts, et votre vie est cachée avec le Christ en Dieu. (...) faites mourir ce qui, dans vos membres, est terrestre (…) vous étant dépouillés du vieil homme et de ses œuvres et ayant revêtu l’homme nouveau, qui se renouvelle, dans la connaissance, selon l ‘image de celui qui l’a créé. » (Colossiens III, 1-11).

 

 

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« …faites mourir ce qui, dans vos membres, est terrestre (…)

vous étant dépouillés du vieil homme et de ses œuvres

et ayant revêtu l’homme nouveau,

qui se renouvelle, dans la connaissance,

selon l ‘image de celui qui l’a créé. »

 

(ColossiensIII, 10-11).

 

La question de la coexistence des deux natures au sein du « nouvel homme » est l’une des plus délicates et incomprises, et de cette ignorance surgissent toutes les inexactitudes et positions erronées dans lesquelles tombent les esprits séduits par les discours d’une fausse science ; la régénération, en raison du caractère passif de l’être en punition de l’acte criminel d’Adam, n’est pas l’abolition ou la transformation, voire la « spiritualisation » de la vieille nature, mais bien son abandon : « L'homme actuel est composé de deux natures différentes, par le lien invisible qui enchaîne son esprit à un corps de matière. Son esprit étant une émanation du principe divin qui est vie et lumière, il a la vie en lui par sa nature d'essence divine éternelle, quoiqu'il ne puisse produire les fruits de cette vie qui est en lui que par les influences de la source dont il émane. » (Leçon n°88, 7 février 1776).

 

L'homme est, depuis la Chute, un être divisé, fracturé, déchiré entre sa volonté malade ou fautive,  son corps grossiers aux appétits animaux, et la « puissance de la vie divine en lui » ; « cet assemblage inconcevable de deux natures si opposées est cependant aujourd'hui le triste apanage de l'homme. Par l'une il fait éclater la grandeur et la noblesse de son origine, par l'autre réduit à la condition des plus vils animaux il est l'esclave des sensations et des besoins physiques. » (Instruction secrète) ; c’est cela le sens authentique de l’expression de l’Instruction morale d’Apprenti, à savoir l’ « union presque inconcevable » reprenant avec plus de précision « l’assemblage inconcevable » du 1er grade, qui est le grand mystère de l’homme.  Le Régime Rectifié va donc porter toute sa vigilante attention sur les moyens susceptibles de nous conduire à la plénitude de notre nature spirituelle par un chemin de retour vers la source originelle de la Lumière.

 

 

 

VI. « Corps de matière » et « Corps de Résurrection »

 

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« C’est Jésus-Christ lui-même

qui va  prouver la différence essentielle

des deux formes corporelles et leur destination,

en se revêtant de l’une après sa résurrection,

après avoir anéanti l’autre dans le tombeau. »

 

J.-B. Willermoz, Traité des deux natures.

 

 

La clé argumentaire et théorique, expliquant cette position à ce point fidèle du Régime Rectifié vis-à-vis de l’Evangile, nous est livrée par Jean-Baptiste Willermoz au moment où il nous dévoile le mystère de la Résurrection, nous donnant d’accéder à la pleine compréhension des éléments expliquant la place, et le statut de l’homme, ou du « mineur spirituel », dans le plan Divin, ainsi que la composition exacte de son enveloppe corporelle avant et après la Chute : « Quelle est donc la nature de cette nouvelle forme corporelle [celle du Christ après la Résurrection], et qu’est-ce qui constitue la différence essentielle de celle-ci sur la première ? demanderont ces hommes charnels et matériels qui ne voient rien que par les yeux de la matière, et ceux qui sont assez malheureux pour nier la spiritualité de leur être, et ceux aussi qui, attachés exclusivement au sens littéral des traditions religieuses, ne veulent voir dans la forme corporelle de l’homme primitif avant sa chute, qu’un corps de matière comme celui dont il est actuellement revêtu, en y reconnaissant seulement une matière plus épurée. C’est Jésus-Christ lui-même qui va leur prouver la différence essentielle de ces deux formes corporelles et leur destination, en se revêtant de l’une après sa résurrection, après avoir anéanti l’autre dans le tombeau. »  [5]

L’exemple donné par Willermoz est très intéressant pour notre sujet, car en effet nous voyons dans les Evangiles que les disciples ont des difficultés pour reconnaître Jésus après sa Résurrection, alors qu’ils vécurent à ses côtés pendant trois années, ils ont besoin d'un certain temps d’adaptation pour admettre qu’il s’agit bien de lui.  Parfois même, ils le prirent pour une autre personne (Jean XX, 15 ; XXI, 4), ne s’apercevant pas que c’était lui. Tous les textes témoignent donc de l’immense lenteur, de l’incertitude, du doute et de la réserve (Matthieu XXVIII, 17) de la part des disciples. On peut donc être fondé à affirmer que le Christ, après sa Résurrection, ne possède plus la même apparence, n’est plus identique à ce qu’il était dans son corps de chair. Il n’est d’ailleurs plus contraint par les déterminations terrestres, il traverse les portes et les murs (Jean XX, 19; Luc XXIV,36) ; il disparaît immédiatement après avoir été reconnu, il semble être devenu insaisissable comme le souffle du vent (Lux XXIV, ,31). Jésus ressuscité est un être différent, un être spirituel ceci nous montrant que la Résurrection ne fut pas la « réanimation » de sa chair, mais l’acquisition d’une apparence qui n’est plus de ce monde, qui n’appartient plus aux lois terrestres.

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« Jésus-Christ dépose dans le tombeau

 les éléments de la matière,

et ressuscite dans une forme glorieuse

qui n’a plus que l’apparence de la matière,

qui n’en conserve pas même les principes élémentaires… »

 

J.-B. Willermoz, Traité des deux natures.

 

 

De ce fait, Jésus selon Willermoz qui nous a montré comment l’homme avait à se sauver en plaçant ses pas dans les siens, nous donne l’exemple magnifique de cette œuvre à accomplir, et c’est en se mettant à son école que nous pourrons recouvrer notre pureté perdue, véritable invitation proposée par le Régime fondé par Jean-Baptiste Willermoz à ses membres, à se fondre intérieurement dans l’œuvre « d’imitation » de ce que nous enseigna par son exemple le Christ Notre Seigneur et Maître : « Jésus homme-Dieu voulant se rendre en tout semblable à l’homme actuel, pour pouvoir lui offrir en lui un modèle qu’il pût imiter en tout, s’est soumis à se revêtir en naissant d’une forme matérielle parfaitement semblable à celle de l’homme puni et dégradé. (…) Jésus-Christ dépose dans le tombeau les éléments de la matière, et ressuscite dans une forme glorieuse qui n’a plus que l’apparence de la matière, qui n’en conserve pas même les principes élémentaires, et qui n’est plus qu’une enveloppe immatérielle de l’être essentiel qui veut manifester son action spirituelle et la rendre visible aux hommes revêtus de matière. » [6]

 

Que devons-nous retenir de ce que nous montra Jésus-Christ, après sa Passion sur le bois de la Croix, en se manifestant à ses disciples ? Willermoz l’expose pour notre bénéfique instruction : « Jésus-Christ ressuscité se revêt de cette forme glorieuse chaque fois qu’il veut manifester sa présence réelle à ses apôtres pour leur faire connaître que c’est de cette même forme, c’est-à-dire d’une forme parfaitement semblable et ayant les mêmes propriétés, dont l’homme était revêtu avant sa prévarication ; et pour leur apprendre qu’il doit aspirer à en être revêtu de nouveau après sa parfaite réconciliation, à la fin des temps  [7]

  

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« Semé corps naturel, on ressuscite corps spirituel.

S’il y a un corps naturel, il y a aussi un corps spirituel…

de même que nous avons porté l’image du terrestre,

nous porterons aussi l’image du céleste… »

 

St. Paul, Ire Epître aux Corinthiens, XV. 

 

franc-maçonnerie,ésotérisme,mystique,philosophie,métaphysique,mort,résurrection,réincarnation,histoire,livres,spiritualité,religion,christianismeNous pouvons être convaincus, selon ce que nous enseigne Willermoz, que le corps que nous aurons à la résurrection ne sera pas matériel mais spirituel, comme ceci est confirmé par saint Paul de manière explicite  :  « Mais quelqu’un dira : Comment les morts ressuscitent–ils, et avec quel corps reviennent–ils ? Insensé ! ce que tu sèmes ne reprend pas vie, s’il ne meurt. (…)Semé corruptible, on ressuscite incorruptible. Semé méprisable, on ressuscite glorieux. Semé plein de faiblesse, on ressuscite plein de force. Semé corps naturel, on ressuscite corps spirituel. S’il y a un corps naturel, il y a aussi un corps spirituel. C’est pourquoi il est écrit : Le premier homme, Adam, devint un être vivant. Le dernier Adam est devenu un esprit vivifiant. Le spirituel n’est pas le premier, c’est ce qui est naturel ; ce qui est spirituel vient ensuite. Le premier homme tiré de la terre est terrestre. Le deuxième homme vient du ciel. Tel est le terrestre, tels sont aussi les terrestres ; et tel est le céleste, tels sont aussi les célestes. Et de même que nous avons porté l’image du terrestre, nous porterons aussi l’image du céleste. Ce que je dis, frères, c’est que la chair et le sang ne peuvent hériter le royaume de Dieu, et que la corruption n’hérite pas l’incorruptibilité. » (I Corinthiens, XV 35-54).

 

 

VII. L’anéantissement de la matière et de l’univers créé

 

L’homme, avant la prévarication, et nous touchons ici au centre de la doctrine rectifiée, était doté non d’un corps de matière mais d’un « corps de gloire », et c’est ce corps glorieux perdu de par sa faute qu’il lui faut retrouver, et non pas travailler, en vain, à « diviniser » ou « spiritualiser » un corps de matière frappé par la finitude et la limite, triste vestige d’une faute scandaleuse.

 

La chair, les corps, la matière, sont destinés à la mort et à l’anéantissement pour Willermoz : « les corps, la matière, les animaux, l’homme même comme animal, et tout l'univers créé ne peuvent avoir qu'une durée temporelle momentanée. Ainsi donc tous ces êtres matériels., ou doués d'une âme passive, périront et s'effaceront totalement, n’étant que des pro­duits d’actions secondaires, auquel le Principe unique de toute action vi­vante n'a coopéré que par sa volonté qui en a ordonné les actes (….) comme le Temple matériel élevé par les ordres de Salomon fut détruit dès que la gloire du Seigneur et les vertus qu’il y avait attachées s'en furent retirées, de même aussi le Temple universel cessera lorsque l'action divine en aura retiré ses puissances, et que le terme prescrit pour sa durée sera accompli[8]

 

 

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« L'univers entier s'effacera aussi subite­ment

que la volonté du Créateur se fera entendre ;

de manière qu'il n'en res­tera

pas plus de vestige que s'il n'eût jamais existé. »

 

J.-B. Willermoz, Instructions secrètes.

 

 

 

Et Willermoz insiste même d’une manière assez forte sur la vocation à la disparition définitive, à l’anéantissement de l’ensemble de l’univers créé matériel, ceci à l’image de ce qu’il advient pour les corps particuliers animaux ou humains :  « Ce qui est dit des corps particuliers doit s'appliquer de même à l'uni­vers créé ; lorsque le temps prescrit pour sa durée apparente sera accompli, tous les principes de vie, tant générale que particulière, en seront retirés pour se réintégrer dans leur source d'émanation. Les corps et la matière totale éprouveront une décomposition subite et absolue, pour se réintégrer aussi dans la masse totale des éléments, qui se réintégreront à leur tour dans les principes simples et fondamentaux, comme ceux-ci se réintégreront dans la source primitive secondaire qui avait reçu puissance de les produire hors d’elle-même. Cette réintégration absolue et finale de la matière et des prin­cipes de vie qui soutiennent et entretiennent son apparence, sera aussi promp­te que l'a été sa production ; et l'univers entier s'effacera aussi subite­ment que la volonté du Créateur se fera entendre ; de manière qu'il n'en res­tera pas plus de vestige que s'il n'eût jamais existé. » [9]

 

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« Les principes matériels et grossiers,

semblables au ca­davre de l'homme,

restent sur la terre,

réduits en cendres inanimées

qui n'ont ni action ni vertus. »

 

J.-B. Willermoz, Instructions secrètes.

 

 

 

La dissolution, ce que l’on désigne comme étant « l’apocatastase », n’est pas une crainte mais une libération, elle n’est pas à redouter mais à espérer, à attendre avec joie, à regarder comme le moment de la naissance à la vraie vie selon l’esprit : « C'est cette dissolution des corps et de la matière en général qui est désignée dans le 3ème grade par le cadavre d'Hiram, dont la chair quitte les os. Lorsque les liens qui unissent l'âme passive avec le corps, et l’être spirituel avec l'âme passive, viennent enfin à se détruire, l’âme se réintègre dans sa source particulière. Comme elle a été sans intelligence, elle n'est sus­ceptible ni du bonheur, ni des pâtiments, et rien n'arrête sa réintégration. Le corps ou le cadavre, à qui la vie était absolument étrangère, reste aban­donné à la corruption ; il se dissout, et l'homme a rendu à la terre tout ce qu'il en avait reçu. Dès lors l'esprit, dégagé des entraves de le matière, avec laquelle il ne fut jamais immédiatement uni, se rapproche plus ou moins de l'une ou de l’autre des deux causes opposées qui se manifestent dans l’univers temporel, selon que, s'étant plus ou moins purifié ou corrompu, il a contracté plus d'affinité avec elles. C'est ainsi que finit l'homme terrestre (…) Les principes matériels et grossiers, semblables au ca­davre de l'homme, restent sur la terre, réduits en cendres inanimées qui n'ont ni action ni vertus. » [10]

 

 

Conclusion : du corps glorieux au « Saint-Elément »

 

Voilà les raisons profondes des positions et convictions du Régime Rectifié à l’égard de la matière et des corps charnels - qui ne sauraient surprendre que les esprits troublés par de brumeuses théories à l’égard de la forme actuelle de l’homme prévaricateur - et la bienheureuse perspective qu'il veut remettre en mémoire chez ceux qui suivent sérieusement ses voies, afin qu’ils puissent pénétrer, entièrement, et avec une joyeuse certitude, le sens de cette merveilleuse sentence que beaucoup n’auront pas de peine à reconnaître puisqu’elle résume, en quelques mots, toute l’essence de la doctrine de la « Réintégration » :

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« Deponens Aliena, Ascendit Unus »

 

Le discours fait au nouveau Maître qui vient de découvrir l’emblème de la perspective d’immortalité est remarquable : « ….pensez à la mort, puisque vous êtes près de votre tombeau ; pensez-y donc efficacement et ne méprisez pas les avertissements de la nature et de celui qui veille sur vous. On vous a montré le tombeau qui vous attendait et vous y avez vu les tristes restes de celui qui a vécu. Ce tombeau est l'emblème de la matière universelle, qui doit finir dans son tout comme dans ses parties, et à laquelle un nouveau règne, plus lumineux, doit succéder Le mausolée placé à l'occident vous a offert un spectacle plus consolant, en vous apprenant à distinguer ce qui doit périr d'avec ce qui est indestructible, et les maximes que vous avez reçues dans vos voyages vous ont appris ce que doit faire celui qui a eu le bonheur de connaître et de sentir cette distinction. »

 

Comment donc ne pas penser à cette déclaration positive portant sur le sens du mausolée et de ses inscriptions :

 

«A quoi fait allusion ce mausolée, avec ces inscriptions ?

*

 A l'immortalité de l'âme, aux principes élémentaires

et à la dissolution de la matière. »

 

 

Comment, dès lors, ne pas se réjouir de cette perspective ultime, de cette « apocatastase » qui ne devrait terroriser que les êtres attachés aux tristes vestiges passagers qu'ils ont devant les yeux, retenus par les dérisoires reliquats des biens temporels corruptibles qu'ils prennent, dans leur erreur, pour des trésors merveilleux, alors même que tout ce qui existe, en ce bas-monde, est frappé de déchéance et est condamné à la dégradation et à la mort ; « en ce jour, dit l’apôtre Pierre, les cieux passeront avec fracas, les éléments embrasés se dissoudront, et la terre avec les œuvres qu’elle renferme sera consumée. Puisque tout cela est en voie de dissolution… » (2 Pierre III, 10-11). Soyons dans l’allégresse, bien au contraire, à l’idée certaine que viendra, dans sa splendide Lumière, l'Agneau de Dieu, et s’accomplira alors, pour l’ensemble des êtres spirituels régénérés et pour les élus du Seigneur, les mineurs réconciliés et sanctifiés, une formidable dissolution en forme de « Réintégration » - ou plus exactement une « Intégration en Dieu » - qui les autorisera à être de nouveau revêtus de leur corps glorieux en étant intégrés, par grâce, à la « substance lumineuse » originelle, réunis pour l’éternité au sein du « Saint-Élément » pour y demeurer dans leur nature « spirituelle divine ». [11]

 

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 Jean-Baptiste WILLERMOZ :

Fondateur du Régime Ecossais Rectifié

Editions Signatura, 2012.

 

 

 

 

Notes.

 

1. S. Augustin, De la nature et de la grâce, Ch. XX,  in Oeuvres complètes de Saint Augustin, sous la direction de M. Raulx, t. XVII, Bar-le-Duc 1871.

 

2. A ce sujet, taxer saint Augustin, à qui l’on doit la fécondité de la pensée religieuse occidentale en diverssaint-augustin.jpg domaines, et libéra l’Eglise tour à tour du manichéisme, du donatisme, du pélagianisme et de l’arianisme, d’être à la source de multiples « hérésies », et une contrevérité manifeste qui doit autant à l’ignorance qu’à l’intention polémique pour plusieurs raisons conjointes :

- 1°) Tout d’abord les principaux réformateurs au XVIe siècle, Luther et Calvin, qui ne sont en rien « hérétiques » au regard du Credo de Nicée (325), afin de fonder leur doctrine de la justification, s’inspirèrent en premier lieu de saint Paul et de l’Evangile et non de l’auteur des Confessions, quoique qu’ils aient tenu ce dernier en haute estime - leur attitude de rupture schismatique à l’égard de Rome ayant été cependant inspirée, on l’oublie bien trop facilement, par l’exemple des églises autocéphales orientales dites « orthodoxes », et non par les positions ecclésiales de l’évêque d’Hippone absolument intraitable sur la question de « l’unité de l’épouse de Jésus-Christ » (Cf. De Civita Dei).

- 2°) Quant à faire porter à saint Augustin la responsabilité du prétendu « jansénisme », ou ce que l’on entend généralement comme tel en utilisant une terminologie contestable pour désigner un courant qui prit véritablement forme en s’appuyant en France sur un prêtre de grande piété, Jean Duvergier de Hauranne, abbé de Saint-Cyran (1581-1643), qui exposa une sensibilité spirituelle qui fut tout d’abord accueillie avec beaucoup de sympathie par saint Vincent de Paul (+ 1660) puis par le cardinal Pierre de Bérulle (1575-1629), fondateur en 1611 de la « Société de l'oratoire de Jésus », c’est conférer à Louis XIV une curieuse autorité en matière spirituelle dont il était pourtant entièrement dépourvu.

En effet, s’il n’est pas ici le lieu d’entrer dans les nombreux détails des évènements historiques qui jalonnent l’épisode dit janséniste, qu’il nous suffise toutefois de signaler que la bulle Unigenitus, que le pape Clément XI accorda finalement de guerre lasse à Louis XIV en septembre 1713 pour condamner l'oratorien Pasquier Quesnel, se contente simplement de déclarer hérétiques 101 propositions extraites des Réflexions morales, ouvrage de Quesnel paru en 1692, bulle qui reste d’un absolu silence à propos d’un imaginaire mouvement qui porterait le nom de « jansénisme » qui n’eût en réalité d’existence que dans la tête de ses ennemis. Fait paradoxal, le roi qui avait insisté de façon abusive jusqu’à ce que Clément XI exprime  une sentence disciplinaire dans la bulle Unigenitus, cette dernière, si elle condamnait les Réflexions morales de Quesnel, affirmait également la prééminence de Rome sur l'Eglise de France et le droit de contrôle total du Saint-Siège sur elle. Il n’est pas certain que ce soit ce que recherchait le gallican Louis XIV qui fut bien puni de son aveuglement et de sa haine religieuse.

destruction.jpgAinsi, si est apparu en 1641 le mot « janséniste » pour stigmatiser les disciples de Jansénius, alors que les amis de Port-Royal se considéraient simplement comme des « amis de la vérité », des « disciples de saint Augustin » qui regardaient la grâce comme seule capable de sauver les créatures de par la faiblesse de notre libre-arbitre et nos tendances pécheresses, l’Histoire démontre que nous sommes en fait en présence d’une «  hérésie imaginaire », d’un « fantôme » terminologique jamais condamné par Rome - le jansénisme n’existant pas puisque ce terme n’est que l’utilisation d’une dénomination polémique dont la signature ténébreuse s’exprimera en 1711 dans l’acte abominable de Louis XIV qui décida, furieux de ne pouvoir soumettre et faire taire les théologiens augustiniens qui lui signalaient ses erreurs et critiquaient son absolutisme, de faire raser l’abbaye de Port-Royal en exhumant scandaleusement les corps des religieuses cisterciennes qui reposaient paisiblement dans le cimetière du cloître pour en disperser les ossements et les livrer à l’appétit des chiens errants.

Fort heureusement, la postérité de saint Augustin demeure absolument immense, elle est philosophique, métaphysique, littéraire et religieuse, et il faudrait citer des milliers de noms pour en faire état véritablement, retenant simplement ceux, et en premier, du sublime génie Blaise Pascal (1623-1662), de Jean Racine (1639-1699), Louis-Isaac Lemaître de Sacy (1613-1684), auteur d’une des plus admirables traductions de la Bible au XVIIe, et, plus proches de nous, Alfred de Vigny (1797-1863), Léon Bloy (1846-1917), Charles Péguy (1873-1914), Lucien Laberthonnière (1860-1932), Maurice Blondel (1861-1949), Léon Chestov (1866-1938), Georges Bernanos (1888-1948), François Mauriac (1885-1970), Etienne Gilson (1884-1978), Jacques Maritain (1882-1773), Romano Guardini (1885-1968), Henri de Montherland (1895-1972), Maurice Zundel (1897-1975) ami intime de Paul VI, et jusqu’aux philosophes Simone Weil (1909-1943) et Edith Stein, cette dernière disciple et collaboratrice du philosophe allemand Edmund Husserl, patronne de l’Europe, convertie du judaïsme et connue sous son nom religieux de sainte Thérèse-Bénédicte de la Croix (1891-1942), morte en martyre pour sa foi et canonisée par le pape Jean-Paul II le 11 octobre 1998.

 

3. J.-B. Willermoz, Le Traité des deux natures, MS 5940 n°5, Bibliothèque de Lyon.

 

4. Ibid.

 

5. Ibid.

 

6. Ibid.

 

7. Ibid.

 

8.Instructions secrètes des Chevaliers Grands Profès, fonds Georg Kloss, Bibliothèque du Grand Orient des Pays Bas, à La Haye [1er catalogue, section K, 1, 3].

 

9. Ibid. Cette idée d’un anéantissement général du créé se retrouve dans le discours destiné à l’instruction du nouvel élu coën qui venait d’être reçu aux trois premiers grades symboliques : « L’esprit pur et simple n’a ni forme, ni figure visible aux yeux de la matière (…) Les hommes, à mesure qu’ils se sont éloignés de leur principe, se sont accoutumés à croire que la matière existait nécessairement par elle-même et que, par conséquent, elle ne pourrait être détruite totalement. Si telle est votre opinion, c’est un des premiers sacrifices que vous avez à faire pour parvenir aux connaissances auxquelles vous aspirez.  En effet, si vous attribuez à la matière une existence réelle qu’elle n’eut jamais, c’est la rendre éternelle comme Dieu ; c’est attaquer l’unité indivisible du Créateur en qui vous admettez d’une part un être spirituel pur et simple, éternel, et un être matériel, éternel comme lui, ce qui est absurde à pense (…)C’est ainsi que cet univers physique de matière apparente sera aussi promptement réintégré a son premier principe de création, après la durée de temps qui lui est fixée, qu’il a été conçu dans l’imagination du Créateur. Apprenez de là, mon frère, le cas que vous devez faire de cette matière dont les hommes font leur idole, et combien ils s’abusent grossièrement en sacrifiant pour elle tout ce qu’ils ont de plus précieux. » (Cf. Discours d’instruction à un nouveau reçu sur les trois grades d’apprenti, compagnon et maître symboliques, fonds Willermoz, ms. 5919-12).

 

10. Ibid.

 

11. On retiendra cette remarque de Robert Amadou (+ 2006) : « La matière réintégrée cela signifie la matière anéantie puisque son principe étant le néant, sa réintégration ne peut se faire que dans le néant c'est-à-dire qu'elle disparaîtra sauf les formes transmuées.» (Robert Amadou, Entretien avec Michel Cazenave, France-Culture, « Les Vivants et les Dieux », 4 mars 2000.)

 

 

 

 

mardi, 06 mars 2012

Martinézisme et Martinisme

 

Le Chevalier de la Rose Croissante 

et

Les sources guénoniennes de l’anti-martinisme

 

 

 

Jean-Marc Vivenza

 

 

 

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Pour le Chevalier de la Rose Croissante :

« Les procédés théurgiques du juif portugais [Martinès] (sic)

étaient trop violents pour la théosophie

délicate et rêveuse de [Saint-Martin]. »

 

 

 

martinisme,martinézisme,théosophie,théurgie,traditionilluminisme,ésotérisme,franc-maçonnerieLes critiques contre le Martinisme ou Louis-Claude de Saint-Martin (1743-1803) ne sont pas nouvelles, dès le XVIIIe siècle les vérités exposées avec une relative vigueur par le Philosophe Inconnu à propos de l’infinie supériorité de la voie du christianisme transcendant et intérieur sur le plan spirituel par rapport aux méthodes externes, choquèrent quelques esprits peu enclins à s’interroger sur les exigences de l’Evangile et provoquèrent, chez certains, des réactions parfois singulièrement irrationnelles.

 

Cependant, il est intéressant de constater que ces attaques du passé retrouvèrent un écho significatif et redoublèrent d’intensité à la périphérie de la lutte qui opposa, au début du siècle dernier, René Guénon (1886-1951) et ceux qui, à ses côtés, s’engagèrent dans la création, dans des circonstances rocambolesques, de l’Ordre du Temple Rénové, les amenant à entreprendre un combat contre Papus, l’Ordre Martiniste et Saint-Martin lui-même, ce dernier tour à tour chargé de nombreuses fautes à leurs yeux inexpiables, et notamment jugé responsable des troubles qui surgirent dans l’Ordre des Chevaliers Maçons Elus Coëns de l’Univers et entraînèrentsa disparition après la mort de Martinès de Pasqually (+1774).

 

I. René Guénon et Papus

 

martinisme,martinézisme,théosophie,théurgie,traditionilluminisme,ésotérisme,franc-maçonnerieComment cette querelle prit naissance ? Tout commença à partir du moment où René Guénon s’inscrivit en 1906 à l’Ecole des Sciences hermétiques de Papus - de son vrai nom Gérard Anaclet Vincent Encausse (1865-1916) – et devint Martiniste avant de découvrir, dans les premiers temps de sa vie initiatique, la maçonnerie du Rite National Espagnol fondé par don Villarino del Villar lié au Rite de Memphis Misraïm, au sein de laquelle il fut reçu le 25 octobre 1907 dans la Loge Humanidad n° 240 dont Charles-Henri Détré dit Téder (1855-1918), un intime de Papus à la tête de l’Ordre Martiniste, était le Vénérable Maître. Le même jour, Guénon sera admis dans le Chapitre et Temple « I.N.R.I. » du Rite Primitif et Originel Swedenborgien de John Yaker (1833-1913), se voyant également remettre des mains de Theodor Reuss (1855-1923) le cordon noir de Kadosh.

 

 

 

 

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René Guénon se fera consacrer évêque en 1909

au sein de l’Eglise gnostique

 

 

 

martinisme,martinézisme,théosophie,théurgie,traditionilluminisme,ésotérisme,franc-maçonnerieC’est à cette période que Guénon se fera consacrer évêque, au début de 1909 par Fabre des Essarts (1848-1917) au sein de l’Eglise gnostique fondée par Jules Doinel (1842-1902) [1] en 1889 à l’occasion d’une séance spirite chez Maria de Mariategui, Lady Caithness duchesse de Medina Pomar (1830-1895), membre bienfaitrice de la Société Théosophique qui fut en relation avec la Hermetic Brotherhood of Luxor [2].

 

Se désignant comme évêque gnostique d'Alexandrie, Guénon prit le nom de « Sa Grâce Tau Palingénius d’Alexandrie »  occupant l’office de Secrétaire Général de l’Eglise Gnostique de France.

 

II. La création de l’Ordre Rénové du Temple

 

Dans l’atmosphère singulière de l’Eglise Gnostique, et de ceux qui en étaient les membres actifs et dirigeants, Guénon n’hésitera pas à s’engager dès 1908 dans la création d'un Ordre Rénové du Temple ce qui lui vaudra son exclusion officielle de l’Ordre Martiniste de Papus, et une mise à l'écart de tous les cercles plus ou moins occultistes qui fleurissaient au début de XXe siècle à Paris. [3]

 

 

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La formation de l’Ordre du Temple Rénové,

fut précédée par des séances d'invocations spirites

qui eurent lieu chez Albéric Thomas

 

 

Il est à remarquer, ce qui n’est pas sans être surprenant, que la formation du seul Ordre initiatique que dirigea réellement Guénon durant sa vie, à savoir l’Ordre du Temple Rénové, fut précédée par des séances d'invocations spirites qui commencèrent le 19 janvier 1908 et qui eurent lieu chez Albéric Thomas (1886-1914) au numéro 17 de l'hôtel de la rue des Canettes, puis, selon Paul Chacornac (1884-1964), rue Saint-Louis en l’île, directement chez Guénon, où une « entité » qui se présentait comme étant Jacques de Molay le Grand Maître historique de l’Ordre se manifesta à Albéric Thomas, Jean Desjobert (1887-1914) et Lucien Faugeron (+1947), pour que soit constitué un « Ordre du Temple Rénové », désignant Guénon comme son chef.

 

Guénon, entouré d’Albéric Thomas,Jean Desjobert et Lucien Faugeron, répondit favorablement à l'invitation spectrale, et se mit, sans crainte aucune, à la tête de la nouvelle organisation devenant, selon la signature qu’il utilisa, le : Souverain Grand Maître Commandeur de l’Ordre du Temple.

 

III. Hostilité à l’égard du Martinisme

 

martinisme,martinézisme,théosophie,théurgie,traditionilluminisme,ésotérisme,franc-maçonneriePhilippe Encausse (1906-1984), qui possédait la note d'information écrite par Téder, à propos de la constitution de l'Ordre du Temple Rénové en 1908, nous fait voir un Guénon, aidé par Albéric Thomas et ses amis, agissant avec une détermination assez vigoureuse : « G. [Guénon], devait s'emparer de toutes les adresses martinistes. Son Ordre était fondé sur l'idée de la vengeance templière avec Weishaupt pour modèle. (...) G[uénon] se prétendait un templier réincarné, se disant nommé par Jacques de Molay pour réveiller l'Ordre du Temple, se livrant à des séances de spiritisme pour élaborer le rituel du nouvel Ordre. On enseignait, dans l'Ordre Rénové du Temple, qu'aucune religion ne devait avoir supériorité sur une autre, et l'on s'y efforçait d'y "introniser l'Eglise Gnostique", dont G[uénon]   était évêque sous le nom de son éminence Tau Palingénius. »

 

 

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« Nous ne comptons plus les excommunications

lancées contre nous par la sainte Eglise romaine,

ce dont nous nous faisons gloire d'ailleurs.»

René Guénon, 22 février 1909.

 

 

martinisme,martinézisme,théosophie,théurgie,traditionilluminisme,ésotérisme,franc-maçonnerieLes déclarations de ce nouvel Ordre étaient d’ailleurs d’une telle hostilité à l’égard de l’Ordre Martiniste de Papus, qui s’exprimait par des libelles d’une violence inouïe, que tout cela éveilla quelque peu les soupçons des milieux initiatiques, et même cléricaux, qui jugèrent relativement inquiétants les projets de l'Ordre du Temple Rénové.

 

En réponse, sans s’en inquiéter outre mesure, Guénon déclara : « Nous ne comptons plus les excommunications lancées contre nous par la sainte Eglise romaine, ce dont nous nous faisons gloire d'ailleurs.» (L'Acacia, 22 février 1909). Nous n’insisterons pas sur les déclarations outrancières et les actions hostiles de Guénon, Albéric Thomas et ses amis à l’égard de Papus et de l’Ordre Martiniste ; ces faits démontrent amplement par quel  type  « d’esprit » était animée l’entreprise spirite de l’Ordre du Temple Rénové.

 

Plus grave en revanche, furent les attaques, ayant pour but d’atteindre l’initiation martiniste, attaques dirigées principalement contre Louis-Claude de Saint-Martin qui fut ainsi la victime indirecte du combat dans lequel s’étaient engagés les membres de l’Ordre du Temple Rénové vis-à-vis de Papus et de son Ordre.

 

 

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Le Chevalier de la Rose Croissante,

écrivit  une Nouvelle Notice

sur le martinézisme et le martinisme,

qui amplifiait plus encore les attaques contre Saint-Martin.

 

 

 

 

martinisme,martinézisme,théosophie,théurgie,traditionilluminisme,ésotérisme,franc-maçonnerieEn effet, alors que Papus publiait ses ouvrages sur Martinès de Pasqually, sa vie – ses pratiques magiques – son œuvre – ses disciples (Chamuel, 1895) et sur Louis-Claude de Saint-Martin... (1902), un anonyme « Chevalier de la Rose Croissante » faisait éditer Le Traité de la réintégration des êtres(1899) de Martinès de Pasqually, et Les Enseignements secrets de Martinès de Pasqually précédé d'une Notice sur le martinézisme et le martinisme(1900). Ce dernier ouvrage était précédé d’une Notice sur le martinézisme et le martinisme, en réalité un long développement de la Préface à l'édition du Traité de la réintégration des êtrespublié en 1899 chez Paul Chacornac. Les propos que le Chevalier de la Rose Croissante avait crus bon de faire figurer dans sa Préface, conduisirent la revue L'Initiationdirigée par Papus, et malgré l’intérêt du sujet, à ignorer purement et simplement cette publication.

 

Le Chevalier de la Rose Croissante, visiblement satisfait de son œuvre, reprit donc son texte afin d’écrire un Nouvelle Notice sur le martinézisme et le martinisme, qui amplifiait plus encore les charges agressives contre Saint-Martin. Beaucoup s’interrogèrent, on pensa tout d’abord que le Chevalier de la Rose Croissante était René Philipon (1870–1936), compagnon de Papus, éditeur de la Bibliothèque Rosicrucienne d’Henri Chacornac (1855–1907), collaborateur de la Revue « L’Initiation » (1895) sous le pseudonyme de Jean Tabris. Il n’en était rien. C’est René Guénon, qui avait déjà publié sous le pseudonyme du Sphinx un article intitulé : Quelques documents inédits sur l'Ordre des Elus Coëns, dans La France antimaçonnique (23 avril 1914), revue ultra catholique luttant contre « l’influence de la juiverie et de la maçonnerie » (sic), qui livra au grand public la vérité en 1936 dans les Etudes Traditionnelles (bien que dans l’Acacia en 1907, avait déjà été révélé le nom de l’auteur)  : Le, mystérieux Chevalier de la Rose Croissante n’était autre qu’Albéric Thomas [3], le co-fondateur avec Guénon de l’Ordre du Temple Rénové.

 

V. Albéric Thomas, alias Tau Marnès, et sa Notice sur le martinézisme et le martinisme

 

Ainsi, le mystérieux Chevalier de la Rose Croissante se révélait être Alexandre-Albéric Thomas, évêque gnostique sous le nom de Tau Marnès, qui avait été reçu Supérieur Inconnu dans l’Ordre Martiniste en 1893, actif secrétaire de la Grande Loge Misraïmite, également secrétaire de la revue La Gnose, organe de l’Eglise Gnostique, membre de l'Ordre Rénové du Temple fondé par René Guenon. Albéric Thomas, Tau Marnès, auteur de cette charge violente dirigée contre Saint-Martin, l’accusait tour à tour d’être un fauteur de trouble, de promouvoir un « mysticisme » incomplet et passif, d’être l’artisan d’une « propagande » contre les coëns et de s’être fait, dans sa volonté de mettre fin aux pratiques externes de la théurgie de Martinès, « l’agent de la volonté perverse du Malin » (sic), c’est-à-dire, rien moins que le délégué de l’intention du diable lui-même !

 

  

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Pour Albéric Thomas, aliasTau Marnès,

Saint-Martin en mettant fin à la théurgie de Martinès,

se fit « l’agent de la volonté perverse du Malin » !

 

 

 

a) Propos véhéments contre Saint-Martin

 

Lisons le Chevalier de la Rose Croissante, Albéric Thomas alias Tau Marnès, pour se rendre compte des reproches véhéments qui étaient fait à Saint-Martin :

 

«Certains disciples de Martinès de Pasqually  entraînés par l'exemple de Saint-Martin, abandonnaient la pratique active pour suivre la voie incomplète et passive du mysticisme. Ce changement de direction dans la vie de Saint Martin pourrait nous surprendre si nous ne savions pas combien, durant les cinq années qu'il passa à la loge de Bordeaux, le disciple avait eu d'éloignement pour les opérations extérieures du Maître»

 

« Les résultats de la scission due à l'active propagande de Saint-Martin ne se firent pas attendre. Tout d'abord les loges du sud-ouest cessèrent leurs travaux.» [4]

 

Plus encore sévères, les considérations d’Albéric Thomas dans la version étendue de la Nouvelle notice sur le martinézisme et le martinisme, publiée dans le volume contenant les Enseignements secrets de Martines de Pasqually de Franz von Baader, dans laquelle était relaté le célèbre épisode du passage de Saint-Martin dans le Temple coën de Versailles où il fit savoir aux émules qu’ils en en restaient « à une initiation selon les formes » :

 

« …cette visite aux Elus Coëns de Versailles, sur laquelle Saint-Martin glisse si rapidement dans les notes de son « Portrait » qu'il oublie de mentionner le nom même du frère Salzac, nous est racontée en détail par ce dernier dans une curieuse lettre dont voici la teneur : »

 

Suivent les documents :

 

- Lettre inédite au frère Frédéric Disch, de Metz. Anciennes archives Villaréal. E. Vl.

- Extrait d'une lettre an baron de Liebisdorf publiée par MM. Schauer et Alp. Chuquet, in Correspondance inédite de L. C. de Saint-Martin, Paris, Dentu. 1862, p. 15.

- Lettre inédite au frère Frédéric Disch, de Metz. Anciennes archives Villaréal, E. VII.

 

  

b)  Signe des attaques ad hominem contre Saint-Martin

 

Les commentaires d’Albéric Thomas, s’appuyant sur les considérations des disciples de Martinès, sont très critiques, comme on peut en juger, accusant Saint-Martin d’être un « théosophe délicat » (sic), de « maladresse », « d’inconséquence », de « séduction trompeuse », « d’ambitions mondaines », de « propagande », d’avoir mis fin aux « fruits des travaux », d’être « dépourvu de sens initiatique », de « rechercher des gens qui pensent comme lui », de « n’initier personne »  « d’ébranler la confiance des émules » et pour finir, une nouvelle fois, de « mysticisme contemplatif ».

 

martinisme,martinézisme,théosophie,théurgie,traditionilluminisme,ésotérisme,franc-maçonnerieOn remarquera d’ailleurs, alors que Saint-Martin rejeta en effet les pratiques théurgiques et les méthodes de Martinès, à aucun moment ne se lança dans des attaques ad hominem contre Pasqually, pour lequel il manifesta toujours un réel respect, se refusant à des propos violements hostiles à l’encontre de son premier maître. Il en ira tout différemment avec Albéric Thomas, qui se crut autorisé à flétrir grossièrement le Philosophe Inconnu par différents noms d’oiseaux, attitude si caractéristiques des milieux guénoniens, et dont Guénon lui-même se fit une spécialité dans ses controverses. Ce quasi « marqueur » détestable, qui signe nettement l’origine des charges anti-martinistes, est un point qui est à souligner, montrant la faiblesse des esprits incapables de se cantonner à une réfutation des théories qu’ils refusent, pour déverser sur les êtres et les personnes un flot grossier de propos hostiles comme on peut en juger :

 

« C'est en effet ce dont ne s'aperçoit pas Saint-Martin, chez lequel ces inconséquences sont assez fréquentes. »

 

« Cette seconde lettre est plus sévère pour Saint-Martin. Elle nous montre qu'un certain nombre d'Elus Coëns avaient été séduits, dès 1777, par les propositions d'un frère dont, comme le dit Salzac, tous louaient la vertu, et que ces Elus Coëns se trouvaient par suite en « méchante posture » puisque, peu satisfaits sans doute des « fruits » promis par Saint-Martin, ils avaient voulu reprendre leurs anciens travaux et n'obtenaient plus « aucun des fruits qui faisaient autrefois leur joie. » Mais passons. »

 

A la lecture d'une telle déclaration on comprend combien il est puéril de soutenir que Saint-Martin est le continuateur de Martinès de Pasqually. A la vérité on peut dire que Saint-Martin n'a jamais eu le sens de la méthode initiatique. Il est convaincu et cela lui suffit pour croire qu'il convaincra aisément les autres. Dans son apostolat il abandonne rapidement ceux qui font quelques difficultés pour « partager ses objets ». Il les considère comme des « passades », et ne s'aperçoit pas que toute sa mission consiste à rechercher des gens, qui pensent comme lui. Aussi sa vie est-elle bien différente de celle de Martinès de Pasqually. Alors que ce dernier initiait lentement et dans le plus grand secret, Saint-Martin, qui n'initie personne et qui n'a rien à cacher, multiplie ses voyages et opère au grand jour dans la société la plus mondaine. C'est ce qui a fait écrire à M. Matter : «(…) Le disciple différait singulièrement du maître. Loin de vouloir à son exemple cacher sa vie et végéter dans des assemblées mystérieuses, le Philosophe Inconnu aspirait en réalité à être le philosophe connu. »

 

« Si son ancien maître est un véritable théurge, Saint-Martin est bien un mystique contemplatif à qui répugne tout genre actif ; ou plutôt, c'est un théosophe à la manière de Priscus de Molosse. L'astral l'effraie; il en écarte soigneusement ses auditeurs et ses lecteurs. Lui-même se félicite d'avoir si peu d'astral ; et, quant aux opérations théurgiques : « Je suis bien loin, dit-il, d'avoir aucune virtualité dans ce genre, car mon œuvre tourne tout entier du côté de l'interne. »

 

« Les procédés théurgiques du juif portugais étaient trop violents pour sa théosophie délicate et rêveuse. »

 

« Le fait est que Saint-Martin s'intéressa de moins en moins à ces initiations et à ces opérations auxquelles on l'avait « livré » si longtemps. Bien plus, il ne cessa jamais de les proscrire, et fut en somme un irréductible adversaire de ce que l'on appelle : sciences occultes. De leur côté, les Élus Coëns, restés fidèles aux sciences maçonniques, furent naturellement aussi peu satisfaits d'une propagande qui ébranlait la confiance des émules dans les travaux traditionnels... » [5]

 

VI. René Guénon et Albéric Thomas : une violente hostilité envers Saint-Martin

 

On imagine la réaction absolument scandalisée des milieux martinistes à de telles outrances, et la contrariété de Papus et Téder en tant que responsables de l’Ordre Martiniste, incrédules devant la manifestation d’une si violente hostilité rageuse à l’égard du Philosophe Inconnu.

 

 

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Papus et Téder en tant que responsables de l’Ordre Martiniste

restèrent incrédules devant la manifestation

d’une si violente hostilité à l’égard du Philosophe Inconnu

 

 

martinisme,martinézisme,théosophie,théurgie,traditionilluminisme,ésotérisme,franc-maçonneriePourtant, dans la revue l’Acacia en 1907, Albéric Thomas en réponse à un Frère dénommé Limousin, expliquait tranquillement l’écriture de son texte en le qualifiant certes d’excessif, mais tout en s’en faisant gloire : « (…) L’ouvrage dont vous me parlez se compose en effet d’une lettre de Baader, précédée d’une Notice historique sur le Martinésisme et le Martinisme. La lettre de Baader n’était pas inédite. Elle fut traduite d’une revue étrangère par les soins de M. Philipon. Quant à la Notice excessive qui précède cet opuscule et qui est signée de l’aimable pseudonyme Un Chevalier de la Rose Croissante, elle n’est pas de M. Philipon. Il serait injuste que ce dernier endosse les injures de M. Téder, dévoué champion de Papus. C’est moi, mon Très Cher Frère, qui suit le Chevalier de la Rose en question. Quand on prend de la rose, on n’en saurait trop prendre, et cela ne gêne personne. Mais cette fleur éminemment symbolique ayant des épines, comme toute rose qui se respecte, ces épines incommodèrent M. Papus et par surcroît M. Téder : Indeirae. » [6]

 

Il nous semble inutile d’y insister, les exemples cités étant plus qu’éloquents, montrant le rejet critique d’Abéric Thomas, sous le pseudonyme d’un Chevalier de la Rose Croissante, à l’égard de la voie interne proposée par Saint-Martin. Pourtant, ces injustes critiques « excessives » d’Albéric Thomas, que l’on voit reproduites parfois aujourd’hui – quoique fort heureusement assez rarement - ne sont en réalité que l’exposition de vieux griefs classiques qui n’ont rien de bien nouveaux, tout cela relevant de l’outrance et du mauvais esprit qui, comme toujours, témoignent de l’absence de qualification sur le plan spirituel. Plus intéressant est de savoir qu’elle est l’origine de la thèse qui sous-tend ces violentes critiques. Cette origine n’est pas compliquée à découvrir, il s’agit de la thèse guénonienne bien connue à l’encontre de Saint-Martin décrié en raison de son prétendu « mysticisme passif », désigné par l’évêque gnostique Tau Marnès, de son état secrétaire de la revue la Gnose déguisé pour l’occasion en défenseur des élus coëns et de leur Grand Souverain Martinès sous le pseudonyme d’un Chevalier de la Rose Croissante, comme « propagandiste» (sic), « fauteur de désordre », avocat d’une « voie incomplète et passive du mysticisme », coupable « d’ébranler la confiance des émules », et, pour couronner le tout, « l’agent de la volonté perverse du Malin ».

 

 

VII. Les critères guénoniens et leur validité

 

Si ces considérations guénoniennes participent de vues polémiques stériles et fantaisistes, suffisamment dénuées de fondements pour qu’il ne soit pas nécessaire de les  réfuter, tant d’absurdités dispensées avec une légèreté conjuguant l’ignorance de ce qu’est la perspective de la théosophie chrétienne, et la mauvaise foi s’agissant de l’intention de Saint-Martin dans son action auprès des émules de Martinès, disqualifiant immédiatement et absolument les auteurs de telles lignes, il est néanmoins intéressant de comprendre au nom de quels principes ces jugements furent dispensés contre Saint-Martin par les responsables de la revue la Gnose., organe mensuel de l’Eglise Gnostique.

 

a) Les élus coëns relèvent de l’ésotérisme pour Guénon

 

En réalité, l’identité de vue entre Albéric Thomas et Guénon, vient du fait qu’ils se firent les défenseurs de Martinès de Pasqually contre Saint-Martin au prétexte que les élus coëns selon eux, puisque maçons, possédaient un caractère initiatique, alors que la voie saint-martiniste, évidemment distante de la maçonnerie dont elle s’écartait, relevait, selon la grille analytique de la doxa guénonienne, du « mysticisme » chargé de tous les maux par le tenants de la Tradition primordiale, et surtout étranger aux domaines de l’ésotérisme puisque relevant, d’après ces critères, d’une forme inférieure de piété passive limitée au domaine individuel, n’accédant pas, puisqu’en restant au salut personnel par la prière, à la possibilité d’une délivrance en mode général et englobant, soit la fameuse « réintégration universelle » dans le langage de Martinès.

 

Logiquement, Saint-Martin, après avoir été caricaturé violemment par Albéric Thomas, fit ensuite les frais des foudres de René Guénon, en des termes voisins de ceux utilisés par le Chevalier de la Rose Croissante : « Ce cas de Saint-Martin, écrit Guénon, doit nous retenir un peu plus longtemps ne serait-ce qu’à cause de tout ce qu’on a prétendu faire sortir de là à notre époque ; la vérité est que, si Saint-Martin abandonna tous les rites maçonniques auxquels il avait été rattaché, y compris celui des Elus Coens, ce fut pour adopter une attitude exclusivement mystique, donc incompatible avec le point de vue initiatique» [7]

 

b) L’ignorance de la théosophie saint-martiniste

 

L'étroitesse de vue par rapport à tout ce qui touche à la spiritualité chrétienne se retrouve dans les jugements à l'emporte-pièce d’Albéric Thomas et de René Guénon, et il serait relativement aisé de démontrer que l'attitude de Saint-Martin, lors de son abandon des rites de la théurgie externe, ne consista pas à se muer en un « mysticisme » passif, sachant que sous la plume de Guénon ce qualificatif est équivalent au mode d'expression d'une matière religieuse dépendante de l'exotérisme institutionnel.

 

Saint-Martin, bien au contraire, proposa une démarche initiatique intérieure infiniment exigeante - une voie selon « l'interne » pour reprendre la terminologie saint-martiniste – capable de dépasser les formes en effet, car elles ont a être dépassées aujourd’hui depuis la venue du Christ, en s'engageant dans une découverte de plus en plus approfondie et intime de la « Réalité » supérieure afin que l’homme puisse pleinement « activer » ce que le Divin Réparateur lui a acquis par son saint Sacrifice : l’entrée dans le Sanctuaire du Ciel.

 

 

 

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La voie selon l’interne de Saint-Martin,

n’est ni de la religiosité passive, ni du « piétisme »,

comme l’en accuse René Guénon,

elle relève de la théosophie.

 

 

 

Cette voie, n’est ni de la religiosité passive, ni du piétisme, mais correspond à l’exigence évangélique du culte nouveau « en esprit et en vérité », qui n’est plus « matériel-temporel » mais spirituel (« Mais l’heure vient, et elle est déjà là, où les vrais adorateurs adoreront le Père par l’Esprit et en vérité car le Père recherche des hommes qui l’adorent ainsi», Jean IV, 23), relève de la théosophie. Or la théosophie est un domaine particulier qui met en déroute les considérations limitées, c'est une "mystagogie" de nature sophianique.

 

Comme le rappelle fort justement Robert Amadou (1924-2006) : « La théosophie, qui n'est pas la philosophie, n'est pas davantage la théologie et elle constitue une forme particulière de la mystique qu'on nomme spéculative Mais elle réconcilie la philosophie et la théologie. Voyez ce qu'on peut tirer de là quant à la signification de la théosophie au siècle des Lumières. La théosophie est un illuminisme, car la lumière, même parfois physique, est le symbole privilégié de la Sagesse et la quête sophianique est celle de l'illumination. Et c'est une quête en profondeur; de l'intérieur, par l'intérieur (I'interne, dit Saint-Martin), donc un ésotérisme. » [8]

 

 

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« La théosophie est un illuminisme,

car la lumière est le symbole privilégié de la Sagesse

et de la quête sophianique (…).

La théosophie saint-martinienne

est une mystagogie de la génération spirituelle.»

 

 

La théosophie à laquelle invite Saint-Martin, poursuit Robert Amadou : « prescrit une activité ad extra que Kirchberger, ami de Saint-Martin, qualifiait de scientifique et une activité ad intra que le même qualifiait d'ascétique). Ces deux activités, dont Saint-Martin souligne la conjugaison, procèdent d'une même vision unitaire de Dieu, de l'homme et de l'univers, de leurs rapports donnés en un tableau naturel, dont précisément la Sagesse fait à la fois l'œil et l'objet.Nous sommes tous veufs, notre tâche est de nous remarier. Nous sommes tous veufs de la Sagesse. C'est après l'avoir épousée, et d'abord cherchée puis courtisée, que nous pourrons engendrer le nouvel homme en nous, devenir nouvel homme. Or, tout est lié au nouvel homme : la médecine vraie, la royauté vraie, la poésie vraie, le sacerdoce vrai ne peuvent être exercés que par l'homme régénéré, autrement dit le nouvel homme. La théosophie saint-martinienne est une mystagogie de la génération spirituelle. » [9]

 

 

VIII. La problématique utilisation des critères guénoniens

 

Quel rapport peut-on trouver entre cette « voie » et le « mysticisme » tel que pensé, exposé et décrié selon les schémas guénoniens ? Mystère ! Et mystère d'autant plus étrange que pas une fois Guénon soupçonna, ou peut-être ne voulut admettre, que ce que proposait Saint-Martin dans ses ouvrages et au cercle de ses intimes, n'était en réalité que la traduction directe de la pensée de Jacob Boehme (1575-1624) dont il n'apparaît pas qu'elle fût négativement considérée par le maître du Caire, qui, bien au contraire, lui témoigna même un certain respect et une visible reconnaissance de sa valeur spirituelle.

 

Pourtant, Guénon et Albéric Thomas rejetèrent fortement Saint-Martin, non seulement en raison de leur rancœur envers Papus et de l’Ordre Martiniste, mais au prétexte que la voie selon l’interne préconisée par le Philosophe Inconnu avait été un « germe destructeur » pour les élus coëns en détournant les émules de leurs opérations, encourageant les Frères à abandonner les pratiques externes.

 

Ce jugement guénonien, qui pourrait être partagé par quelques modernes admirateurs de l’Ordre de Pasqually, est néanmoins inexact et profondément erroné, car les germes destructeurs qui entraînèrent la disparition des coëns se trouvaient précisément chez les coëns eux-mêmes. Il n’y avait nul besoin pour cela de l’action de Saint-Martin : le désordre qu’il y régnait, d’autant plus depuis le départ de Martinès, l’absence de certains rituels en particulier pour le grade de Réau-Croix, les conflits multiples qui étaient survenus, les importantes contradictions internes dans l’organisation, le caractère inapplicable des Statuts Généraux de 1767, les approximations nombreuses, les erreurs graves, en particulier sur le plan trinitaire et christologique qui ne sont d’ailleurs pas sans expliquer en quoi les pratiques théurgiques, provenant de sources occultistes, kabbalistiques et magiques, présentèrent une difficulté réelle pour certains émules, comme Jean-Jacques du Roy dHauterive qui réagira avant même Saint-Martin sur ce point, non oublieux des leçons de l’Evangile qui expliquent que c’est dans le seul Nom de Jésus-Christ que l’homme est lavé et régénéré, c’est tout cela qui contribua à la disparition de l’Ordre de Martinès et rien d’autre.

 

Si cette œuvre avait été de Dieu, l’Histoire l’aurait conservée ; si le ciel l’avait souhaité la Providence aurait donc veillé sur l’Ordre de Martinès et n’aurait pas permis sa disparition.

 

Or La Providence et l’Histoire n’ont pas voulu que perdure l’Ordre des élus coëns. C’est un fait objectif incontestable, et comme le dit la sentence scolastique : contra factum non datur argumentum.

 

a) Le danger des thèses guénoniennes pour les « néo-coëns » de désir

 

Cependant on rappellera, par charitable amitié préventive, que s’il s’avérait, à Dieu ne plaise, que soient repris de tels arguments guénoniens qui conjuguent l’ignorance et l’hostilité par les « néo-coëns » de désir d’aujourd’hui qui se rattachent à l’une des deux résurgences contemporaines (Bricaud Lagrèze) - sur lesquelles d’ailleurs il y aurait beaucoup à dire – ce serait encourir pour eux un risque majeur de "choc en retour" extrêmement dangereux.

 

Pourquoi ?

 

Tout simplement parce si étaient utilisés imprudemment les arguments de Guénon ou d’Albéric Thomas, ceux qui s’y risqueraient seraient pris au piège, brutal, de la logique qui sous-tend la thèse anti-martiniste des rédacteurs de la Gnose, logique qui forme un tout indissociable avec son préliminaire critique, au sujet des « transmissions illusoires», puisque la chaîne initiatique avec l’Ordre des élus coëns a été brisée par l’Histoire, cette dernière n’ayant pas voulu de l’Ordre de Martinès.

 

En effet, la thèse d’Albéric Thomas, telle que présentée dans l'Acacia en 1907 était «qu’il n'y a jamais eu de Martinisme issu de Saint-Martin, mais plutôt un Papusisme imaginé par Papus, et que ce dernier ne commença à lancer sous ce nom de Martinisme qu'en 1889 ». Cette thèse, qui était dirigée contre Papus et son Ordre, est celle qui explique le violent argumentaire contre Saint-Martin, car Albéric Thomas voulait montrer que Saint-Martin ne fonda aucun Ordre, ce qui est vrai, mais de plus regrette vivement que les coëns n’existent plus dans la mesure où leur essence maçonnique, comme nous l’avons déjà souligné, leur conférait pour les critères du secrétaire de l’Eglise Gnostique, un caractère initiatique.

 

Mais allons plus avant dans notre question.

 

 

b) Les néo-coëns relèvent pour Guénon des initiations factices

 

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On ne peut manipuler sans risques immenses

des arguments empruntés à des courants

qui ont toujours manifesté une constante hostilité

à l’égard de l’illuminisme chrétien

 

Que diraient les adversaires anti-papusiens de Saint-Martin face à ceux, « néo-coëns » de désir actuels qui éventuellement reprendraient leurs griefs exprimés envers le Philosophe Inconnu, ceci tout en se revendiquant des résurgences contemporaines de l’Ordre ?

 

Il n’est pas bien difficile de le savoir : les admirateurs de Martinès s’imaginant être reliés « idéalement » aux coëns du XVIIIe siècle par l’effet d’un influx sui generis seraient regardés, et l’ont été d’ailleurs par les milieux guénoniens qui ne se privent pas de l’affirmer depuis des décennies, comme relevant des initiations factices et trompeuses dénuées de toute validité traditionnelle, c’est-à-dire se situant au sein d’initiations nulles et vides, œuvrant et opérant au sein de cercles qui sont des contrefaçons pseudo-initiatiques, en un mot, sur le plan concret, se trouvant à l’intérieur de structures qui ne sont qu’un « pur néant ».

 

Voici ce qu’écrit Guénon sur ce sujet : « Le rattachement à une organisation traditionnelle régulière, avons-nous dit, est non seulement une condition nécessaire de l’initiation, mais il est même ce qui constitue l’initiation au sens le plus strict, tel que le définit l’étymologie du mot qui la désigne… le rattachement dont il s’agit doit être réel et effectif, un soi-disant rattachement « idéal » [ce soi-disant rattachement «idéal », par lequel certains vont jusqu’à prétendre faire revivre des formes traditionnelles entièrement disparues, tel que certains se sont plu parfois à l’envisager à notre époque] , est entièrement vain et de nul effet … …» [10]

 

Il rajoute :

 

« A défaut de filiation régulière, la, transmission de l’influence spirituelle est impossible et inexistante, si bien que, en pareil cas, on n’a affaire qu’à une vulgaire contrefaçon de l’initiation. A plus forte raison en est-il ainsi lorsqu’il ne s’agit que de reconstitutions purement hypothétiques, pour ne pas dire imaginaires, de formes traditionnelles disparues depuis un temps plus ou moins reculé, (…) et, même s’il y avait dans l’emploi de telles formes une volonté sérieuse de se rattacher à la tradition à laquelle elles ont appartenu, elles n’en seraient pas plus efficaces, car on ne peut se rattacher en réalité qu’à quelque chose qui a une existence actuelle, et encore faut-il pour cela, comme nous le disions en ce qui concerne les individus, être « accepté » par les représentants autorisés de la tradition à laquelle on se réfère, de telle sorte qu’une organisation apparemment nouvelle ne pourra être légitime que si elle est comme un prolongement d’une organisation préexistante, de façon à maintenir sans aucune interruption la continuité de la « chaîne » initiatique. » [11]

 

Enfin :

 

« Il ne faut pas, à cet égard, se laisser duper par les dénominations que s’attribuent certaines organisations qui n’y ont aucun droit, mais qui essaient de se donner par là une apparence d’authenticité si l’on admet que la constitution de quelques-unes de ces groupements procède d’un désir sincère de se rattacher « idéalement » aux [Guénon écrit Rose-Croix mais l’exemple vaut pour les coëns], ce ne sera encore là, au point de vue initiatique, qu’un pur néant. Ce que nous disons sur cet exemple particulier s’applique d’ailleurs pareillement à toutes les organisations inventées par les occultistes et autres « néo-spiritualistes » de tout genre et de toute dénomination, organisations qui, quelles que soient leurs prétentions, ne peuvent, en toute vérité, être qualifiées que de « pseudo-initiatiques », car elles n’ont absolument rien de réel à transmettre, et ce qu’elles présentent n’est qu’une contrefaçon, voire même trop souvent une parodie ou une caricature de l’initiation. » [12]

 

Nous n’y insisterons pas plus ; on voit suffisamment que dans ces domaines on ne peut manipuler sans risques immenses, pour faire valoir ses positions, des arguments empruntés à des courants auxquels on est étranger et qui ont toujours manifesté une constante hostilité à l’égard de l’illuminisme chrétien, Guénon et son comparse Albéric Thomas, le rédacteur de l’excessive Notice sur le Martinézisme et le Martinsme, sous le nom d’un Chevalier de la Rose Croissante, incarnant par excellence cette tendance critique et sa logique corolaire à l’exigeant juridisme traditionnel en matière de transmission.

 

Conclusion

 

Il apparaît donc clairement, loin des caricatures outrancières du Chevalier de la Rose Croissante, que la perspective de Saint-Martin n’est pas réductible au « mysticisme personnel » que fustigea ensuite Guénon la réduisant à un « piétisme individuel » auquel il assimila le Philosophe Inconnu.

 

L’initiation de Saint-Martin est, positivement, la formulation la plus aboutie d’une « voie » de réalisation spirituelle incomparable, proposant et exposant une possibilité de réunion et d’union de l’âme à la Divinité, dans la pure et authentique continuité des maîtres instruits et « illuminés » de la pensée chrétienne, c’est-à-dire, en parfait accord avec le magnifique courant de la Théosophie sophianique qui perdura, avec ceux qui accueillirent avec enthousiasme la pensée du Philosophe Inconnu et se mirent à son école, formant, principalement dans les pays du Nord où Saint-Martin bénéficia d’une indéniable écoute, un riche courant se revendiquant ouvertement de la précieuse influence du théosophe français dont les écrits seront diffusés par Mathias Claudius (1740-1815) (traducteur Des erreurs et de la vérité en 1782), Johann Friedrich Kleuker (1749-1821) et Gottlieb Heinrich von Schubert (1780-1860), influençant Jung-Stilling (1740-1817), Jacobi (1743-1819), Diethelm Lavater (1743-1826) et Justinus Kerner (1786-1862), sans oublier celui qui, en raison de son immense rayonnement fut surnommé le « mage du Sud », Friedrich Christoph Oetinger (1702-1782), laissant une œuvre personnelle du plus haut intérêt, travail, en partie, à l'origine des travaux réalisés par l’admirateur de Joseph de Maistre et Saint-Martin, c’est-à-dire le très pertinent et fécond érudit Franz von Baader (1765-1841).

 

En parfaite unité avec les auteurs vénérables dont l’Histoire nous donne de découvrir les noms, nous percevons en quoi Louis-Claude de Saint-Martin, au XVIIIe siècle, fut l’héritier direct et le relais fécond d’un très ancien courant qui traverse toutes les périodes de la Révélation, plongeant ses vivantes racines dans les premiers temps de l’humanité, recueillant les précieuses lumières du culte et de la prière d’Abel afin qu’elles soient capables, par les effets de la sainte grâce du Ciel, de secrètement nourrir, et surtout régénérer, l’esprits de l’homme de désir , lui donnant de recouvrer non seulement la plénitude de sa primitive innocence, mais de participer avec la Divinité à la célébration de l’éternelle communion par la vertu réconciliatrice et rédemptrice acquise du Divin Maître Réparateur.

 

 

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« Admirer et adorer constituent le privilège de l'homme

et la base sur laquelle doit reposer son mariage

 au temporel et au spirituel.

Il faut s'occuper de l'homme-esprit et de la pensée

avant de s'occuper des faits,

afin que germe ou sorte notre propre révélation,

car toute chose doit faire sa propre révélation. »

 

(R. Amadou, La Théosophie de Saint-Martin). 

 

A lire :

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René Guénon et le Rite Ecossais Rectifié

Editions du Simorgh, 2007.

(Ch. VII. L’incroyable confusion de Guénon

vis-à-vis de la théosophie « saint-martiniste »)

 

 

 A paraître :

 

René Guénon, l’ésotérisme et la franc-maçonnerie

in Le Livre des Francs-Maçonneries, Editions Robert Laffont, coll. Bouquins (2012).

 

 

 

Notes.

 

1. Jules Doinel fut l’objet, lors de la séance spirite fondatrice de l’Eglise gnostique chez Lady Caithness en 1889, d’une révélation de la part d’un « esprit » qui se présenta comme étant Guilhabert de Castres, évêque cathare qui disait en substance : « Moi, Guilhabert de Castres, entouré des martyrs de Montségur, je t'ordonne, Jules Doinel, de rénover la gnose. Tu seras patriarche sous le nom de Valentin II". Et Doinel sentit sur sa tête les mains de Guilhabert de Castres lui donnant l'investiture... "au nom des Saints Eons"....» (Cf. Quelques souvenirs sur René Guénon et les "Études Traditionnelles", Dossier confidentiel inédit).

 

2. La Hermetic Brotherhood of Luxor (Fraternité Hermétique de Louxor), organisation d’occultisme théurgique  pratique et « opératoire» qui se fit connaître en 1870 sera qualifiée par Guénon comme étant : « une des rares Fraternités initiatiques sérieuses qui existent encore actuellement en Occident. Elle est étrangère à tout mouvement occultiste, bien que certains aient jugé bon de s’approprier quelques-uns de ses enseignements, en les dénaturant d’ailleurs complètement pour les adapter à leurs propres conceptions ». (Les Néo-spiritualistes, La Gnose, 1911).

 

3. « Signalons incidemment une petite erreur : M. van Rijnberk, en parlant de ses prédécesseurs, attribue à M. René Philipon les notices historiques signées « Un Chevalier de la Rose Croissante » et servant de préfaces aux éditions du Traité de Ia Réintégration des Êtresde Martines de Pasqually et des Enseignements secrets de Martines de Pasquallyde Franz von Baader publiées dans la « Bibliothéque Rosicrucienne ». Étonné de cette affirmation, nous avons posé la question à M. Philipon lui-même ; celui-ci nous a répondu qu’il a seulement traduit l’opuscule de von Baader, et que, comme nous le pensions, les deux notices en question sont en réalité d’Albéric Thomas. » (R. Guénon, L’énigme Martinès de Pasqually, Études Traditionnelles, mai à juillet 1936).

 

4. Cf. Un Chevalier de la Rose Croissante, Paris, 20 septembre 1898, jour anniversaire
de la mort de Martinès de Pasqually, texte publié en introduction à la première édition du Traité de la réintégration des êtres dans leurs premières propriétés, vertus et puissances spirituelles et divines, Bibliothèque Chacornac, coll. « Bibliothèque Rosicrucienne », 1899.

 

5. Un chevalier de la Rose Croissante, Paris, 19 décembre 1899, jour anniversaire de la mort de Caignet de Lisière, successeur de Martinès de Pasqually, in Nouvelle notice sur le martinézisme et le martinisme.

 

6. A. Thomas, l’Acacia, 1907, Cf. J.-L. Boutin, Le Chevalier de la Rose Croissante, in Bulletin de la société Martinès de Pasqually, n° 17, novembre 2007.

 

7. R. Guénon, L’Enigme de Martines de Pascally, article publié dans les « Etudes Traditionnelles », mai à juillet 1936, à propos de l’ouvrage de Gérard van Rijnberk : Un thaumaturge au XVIIIe siècle : Martines de Pasqually, sa vie, son œuvre, son Ordre, Félix Alcan, 1936, in Etudes sur la Franc-maçonnerie et le Compagnonnage, t. 1, Editions Traditionnelles, 1991, p. 85. Voir également, sous le pseudonyme « Le Sphinx », « Quelques documents inédits sur l'ordre des Elus Coens», La France antimaçonnique, 23 avril, 21 et 25 mai, 4 juin, 9 juillet 1914. 

 

8. R. Amadou, La Théosophie de Saint-Martin, in Martinisme, Documents martinistes, 2e éd. Les Auberts, Institut Eléazar, 1993.

 

9. Ibid. A propos de l’excellence de la prière intérieure que préconise Saint-Martin, on se souviendra que l’exigence de la sainte communion qu’imposait Martinès à ses émules avant les "opérations" - et que l'on voudrait présenter comme la protection idéale contre les pratiques théurgiques dangereuses - relève bien, une fois encore, de ce formalisme externe dont étaient frappés les coëns. Si l’efficacité de la « Présence réelle » sur les âmes en état de grâce n’est pas en cause dans leur relation à Dieu, néanmoins il convient d'avoir à l'esprit que l'on peut prendre l’eucharistie pendant des années en état de  péché mortel et dans un cœur impur - ce qui conduit directement à ce que l’Eglise qualifie de « communion sacrilège » - rendant, certes, absolument sans fruit et sans effet cette communion indigne sur le plan de la grâce, mais ce qui a de plus pour conséquence, non seulement d’accroître l'état peccamineux de l'émule, mais aussi, et ce qui est à considérer attentivement, de le placer en situation de danger plus grand encore lors des cérémonies invocatoires puisque non  pourvu d'une protection purificatrice. Combien bien plus juste et sage, on le voit, la position de Saint-Martin qui demande avant tout, dans la voie initiatique qui doit disposer de ses propres moyens, que le cœur soit purifié par la prière pour avancer vers Dieu, ceci d'ailleurs en parfait accord sur ce point avec les grands spirituels, rejoignant par exemple sainte Thèsrèse d’Avila (1515-1582) qui déclarait :  « On peut communier tous les jours et vivre dans le péché, mais on ne peut pas faire oraison et rester dans le péché. » (Cf. Le Chemin de Perfection, 1576)

 

10. R. Guénon, Aperçus sur l’initiation, Editions Traditionnelles, 1946, p. 23.

 

11. Ibid., pp. 26-27.

 

12. Ibid., p. 27.

 

mercredi, 15 février 2012

Louis-Claude de Saint-Martin et la théurgie des élus coëns

Jean-Marc Vivenza 

 

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« …toutes les sciences que Don Martinès nous a léguées

sont pleines d'incertitudes et de dangers…

ce que nous avons est trop compliqué

et ne peut être qu'inutile et dangereux,

 puisqu'il n'y a que le simple de sûr et d'indispensable… »

(Saint-Martin aux coëns du Temple de Versailles,

Lettre de Salzac, mars 1778)

 

 

 

tracé heurgie.jpgLa « théurgie » est une science provenant d’une lointaine origine, et si elle s’est s’invitée dans la réflexion de Saint-Martin (1743-1803), de Jean-Baptiste Willermoz (1730-1824) et de bien d’autres au XVIIIe siècle, c’est que comme tous les émules de Martinès de Pasqually (+1774) [1], qui furent initiés par celui qu’ils regardèrent comme un maître, ces esprits ont été mis en contact avec les mystères des pratiques opératoires qui se déroulèrent sous les auspices de l’Ordre des Chevaliers Maçons Elus Coëns de l’Univers, Ordre qui regroupa autour de lui de nombreuses personnalités marquantes du monde de l’ésotérisme à l’époque.

 

Les élus coëns, comme il est à présent connu, par delà un enseignement doctrinal élaboré développé dans le Traité sur la réintégration des êtres, s’adonnaient en effet à la pratique de la théurgie et en faisaient le principal de leur activité initiatique lors des rituels qui se célébraient dans les temples de l’Ordre, comme dans l’oratoire de chacun de ses membres. Mais qu’était donc cette fameuse « théurgie » dont on fait si grand cas, bien qu’en méconnaissant généralement ce en quoi elle consistait et de quoi elle était formée et composée ? Par ailleurs pourquoi Saint-Martin se détourna t-il de cette pratique, le faisant savoir et l’écrivant sans ménagement particulier, lui qui avait été le plus proche disciple de Martinès ?

 

Voilà deux questions importantes qui ont des conséquences immédiates sur le chemin initiatique de chacun, et de la conscience qu’il convient d’en avoir, mais qui pourtant, étrangement, sont généralement passées sous silence ou écartées au profit de considérations qui, pour être certes intéressantes, sont cependant parfois périphériques vis-à-vis de l’essentiel.

 

I. La théurgie de Martinès de Pasqually

 

Heptameron_Pentacle.jpgLa théurgie, pour répondre à la première des deux interrogations, n’a rien de vraiment nouveau ni d’original au niveau des sources si l’on se penche avec un peu d’attention sur le sujet. Très tôt apparue dans l’Histoire, la théurgie doit beaucoup en réalité aux néoplatoniciens, dont en particulier Jamblique (IIIe s.) puis Proclus (Ve s.), qui adjoignirent à leurs spéculations métaphysiques des pratiques magiques ayant pour but d’entrer en contact avec le divin, d’en faire en quelque sorte « l’expérience sensible », enrichissant notablement leur connaissance des domaines subtils. Les rites que l’on célébrait dans l’antiquité, par des invocations secrètes, des prières aux esprits angéliques, des fumigations odoriférantes, le tracé de cercles sur lesquels étaient disposés, selon un cérémonial étudié et souvent très complexe, des flambeaux en nombre important, avaient pour finalité de provoquer chez les adeptes des impressions physiques, psychiques ou animiques auxquelles on donnait  un sens sur le plan mystique, interprétant les signes qui surgissaient lors des cérémonies comme des manifestations du divin. [2]

 

a) La méthode théurgique

 

martines-pasqually signature.jpgA cet égard, et au fond, si l’on regarde les choses d’un peu plus près avec un minimum d'objectivité, et ceci apparaît aisément à l’examen, la théurgie de Martinès n’a donc absolument rien de très original, relevant, du point de vue de l’héritage, des anciennes méthodes mystériques en répondant à des objectifs relativement identiques à ceux des théurgies antiques, à savoir : mettre l'homme en relation avec le Divin en utilisant les intermédiaires angéliques que l’on désignait, du point de vue terminologique chez les élus coëns, sous le nom « d’esprits célestes et surcélestes », ceci afin de s’attirer les bénédictions de « l’esprit bon compagnon », allant, comme les adeptes des premiers siècles, jusqu’à opérer des conjurations envers les esprits ténébreux qui cherchent à perdre l’homme en l’entraînant vers les régions de l’obscurité et de la mort.

 

Tout ceci est donc en parfaite conformité d’intention et de méthode avec les théurgies des premiers siècles de l’ère chrétienne.

 

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La théurgie de Martinès n’a absolument rien d’original,

relevant d’anciennes méthodes mystériques

et répondant à des objectifs absolument identiques

à ceux des théurgies antiques.

 

 

 

Il nous faut pourtant, si nous voulant réellement comprendre la raison de la position critique de Saint-Martin à l’égard de ces pratiques, en savoir un peu plus sur la théurgie, de manière à saisir convenablement les enjeux du problème.

 

*

 

L'initié en cette « science» théurgique, c’est-à-dire l’élu coën disciple de Martinès, convoquait dans ses circonférences les anges de l'Eternel dont il devait connaître les noms afin d'opérer avec eux un «culte cosmique », et pour aider ses adeptes celui qui se désignait l’un des sept Souverains de l’Ordre, avait rédigé un répertoire contenant les noms et les hiéroglyphes secrets de 2400 noms angéliques, accompagnant les noms célestes d’une foule de précautions à propos des périodes jugées favorables au  bon déroulement des  « opérations », obligeant ainsi ses disciples à un scrupuleux respect des périodes équinoxiales et des phases lunaires propices aux célébrations de nature quasi liturgique. [3]

 

 

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  L’élu coën devait être obligatoirement catholique,

et jurait sous serment :

« Je, N... promets d'être fidèle

à ma sainte religion Catholique, apostolique et romaine...

(Réception au grade d’Apprenti symbolique)

 

 

 

L’élu coën, qui devait impérativement être catholique pour se conformer à la règle prescrite par Martinès, et avait juré, lors de ses serments, de « rester fidèle à la sainte religion apostolique et romaine », avant chacune des cérémonies assistait à la messe en communiant, ceci sans compter la rigoureuse observation de la Prière des six heures, (six heures du matin, midi, dix-huit heures et minuit), qui ne pouvait avoir nulle dérogation et était une obligation formelle [4]. Enfin, pour sa purification, l’élu récitait les sept Psaumes de Pénitences à chaque renouvellement de Lune et les jours qui faisaient suite aux périodes de travail, de même qu’il lui fallait dire l'Office du Saint Esprit tous les jeudis, prononcer le Misere, debout face à son Orient, et le De Profundis, en se mettant la face contre terre.

 

Pietro_d'Abano.jpgIl ne faut cependant pas n’oublier, par delà ces formes exigeantes de piété apparente [5], que Martinès avait néanmoins inclus dans ses rituels de très larges extraits d’écrits relevant positivement de la magie, directement tirés de Cornelius Agrippa (1486-1535) et son De Occulta philosophia, de l’Enchridion attribué au pape Léon III et surtout de l’Heptameron de Pierre d’Abano (1250-1316), dont des passages entiers, à la virgule près et sans aucun changement, figurent au sein des rituels coëns. [6]

 

 

 

b) Critères théurgiques

 

Ainsi le théurge coën, comme ses prédécesseurs des mystères antiques et les kabbalistes médiévaux [7], se soumettant à une rigoureuse discipline, intervenait sur le monde spirituel, qu'il ne craignait pas de solliciter et d'éveiller, et en recevait, ou non, selon le bon vouloir de la « Chose », des signes, à des degrés divers et avec une force également différente, se traduisant par des manifestations lumineuses (« glyphes »), auditives ou tactiles, qui furent baptisées par les émules du XVIIIe siècle du nom de « passes ». Il importe cependant de préciser, malgré les emprunts aux méthodes des mages antiques et médiévaux, que le culte dit « primitif et cosmique » transmis par Martinès de Pasqually, ce qui fait sa qualité et son intérêt, était non pas de nature « magique », ne visant pas l’obtention de pouvoirs, mais était essentiellement, par les quatre temps qui constituaient le cœur des opérations liturgiques journalières, un culte d'expiation, de purification, de réconciliation et de sanctification, en sollicitant les esprits qui ont leur séjour dans l’invisible. Le culte coën était donc temporel et spirituel, et prétendait succéder au culte que célébrait originellement le premier Adam et dont il fut privé de par sa prévarication, culte nouveau que la créature est en devoir d'exécuter pour obtenir sa réconciliation.

 

 

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Le culte primitif et cosmique de Martinès de Pasqually,

était non pas de nature « magique »,

mais consistait essentiellement en un culte d'expiation,

de purification, de réconciliation et de sanctification. 

 

 

 

 

ingres-saint-raphael.jpgCependant, et en cela réside bien le problème, on n'éveille pas sans risque les domaines inconnus, et il fut toujours essentiel pour les coëns de s'assurer de la présence à leurs côtés des esprits bons par un ensemble requis de prières et de pratiques ascétiques et religieuses (jeune, veille, assistance régulière à la messe, régime alimentaire, abstinence sexuelle, etc.), esprits capables de veiller sur leur sûreté et la paix des  âmes – alors même que l’Ordre, en raison de sa fonction initiatique et de la réalité de sa transmission, assurait à cette époque un cadre protecteur apte à écarter les principaux dangers afférents à ces pratiques non dénuées de périls importants, ce qui n’est évidemment plus le cas aujourd’hui, les élus coëns dans leur forme originelle, et surtout l’Ordre qui encadrait et protégeait ces pratiques, ayant évidemment disparu de la scène de l’Histoire en 1781 lorsque le dernier successeur de Martinès, Sébastien Las Casas, décida de la fermeture des derniers Temples encore en activité et de la fin de l’Ordre.

 

II. Premières impressions de Saint-Martin face à la théurgie de Martinès

 

Si cette fin de l’Ordre en 1781, pourrait éventuellement correspondre à une disparition de la perspective coën, l’intérêt constant suscité par les pratiques qu’il proposait oblige toutefois à s’interroger sur les raisons qui conduisirent certains de ses membres éminents à s’éloigner des circonférences coëns.

 

spiritualité,théurgie,martinisme,ésotérisme,illuminisme,élus coëns,franc-maçonnerie,mystique,magie,occultisme,religion,traditionC’est le cas de Saint-Martin, dont nous avons à savoir pourquoi il se détourna de la théurgie des élus coëns, et en critiqua la pratique, alors qu’il avait entretenu, à partir de 1768, une relation étroite avec Martinès de Pasqually, relation qui n'aura de cesse de s'accroître au point que Saint-Martin deviendra, à terme, c'est-à-dire en 1771, le secrétaire du Souverain Grand Maître de l'Ordre, en succédant à l'abbé Pierre Fournié (1738-1825), qui avait avant lui occupé cet office. Saint-Martin découvrit les arcanes du travail opératif, les complexes rituels coëns, l'exercice des invocations, des conjurations, l'utilisation des noms sacrés, et peu à peu se familiarisa avec la théurgie tout en assistant son maître lors des pratiques rituelles ; il apprendra à tracer les cercles et sut très vite disposer savamment les luminaires dans la chambre d'opération afin que puissent s'effectuer les contacts avec les puissances invisibles.

 

Pourtant si Saint-Martin fut ordonné Réau+Croix le 17 avril 1772, atteignant ainsi le plus haut degré initiatique de l'Ordre des Elus Coëns, recevant à cette occasion la totalité du dépôt légué à ses disciples par Martinès de Pasqually, il rapporte qu’il s'étonnait, depuis les premiers temps de son initiation, de la lourdeur des préparations et de l’appareil complexe des cérémonies, comme il s’en explique : « Lorsquee dans les premiers temps de mon instruction je voyais le maître P. [Pasqually] préparer toutes les formules et tracer tous less emblèmes et tous les signes employés dans ses procédés théurgiques, je lui disais : Maître, comment, il faut tout cela pour prier le bon Dieu ! » (Portrait, 41.)

 

Cette première impression, sous la forme d’une affirmation aussi simple qu’évidente : « comment, il faut tout cela pour prier le bon Dieu ! »,  s’imposa même à terme comme devant être liée à une attitude en conformité avec cette conviction au sujet de l’inutilité des « formules, emblèmes et tous les signes employés dans les procédés théurgiques ».

 

 

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« Maître, comment, il faut tout cela pour prier le bon Dieu ! »

(SM Portrait, 41.)

 

 

III. Rejet de la théurgie par Saint-Martin

 

Saint-Martin, après le départ pour Saint Domingue de Pasqually en mai 1772, insista lors de différentes occasions, et en particulier lors de sa visite en mars 1778 aux frères du Temple coën de Versailles, sur le fait que tout travail opératif oblige, de manière impérative, à ce que la présence de Dieu dans l'âme purifiée soit réelle, comme l'exigeait déjà il est vrai Martinès en son temps, avant toute entreprise invocatoire ou « conjuratoire ».

 

Toutefois, il s’imposera assez rapidement à Saint-Martin, que cette exigence préliminaire était en réalité non seulement indispensable, mais « l'objet » même, « l'objet » le plus élevé que pouvait espérer bénéficier et « recevoir » l'opérant par ses pratiques. Dès lors, il  apparaîtra inutile à Saint-Martin que l’homme s’alourdisse d'un pesant appareil rituel alors que l'on peut, immédiatement et surnaturellement, en raison de la nouvelle loi de grâce en vigueur depuis la venue du Divin Réparateur, communier aux lumières de l'Eternel dans la paix sereine de la pure intériorité.

 

Comme il est désormais connu, Saint-Martin n’hésitera pas à affirmer sa position avec force et vigueur, au risque de parfois choquer et étonner les adeptes qui s'approchaient de lui pour bénéficier de son savoir et de sa science.

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(Registre des 2400 noms)

 

Pour Saint-Martin, les élus coëns

se limitaient à « une initiation selon les formes »

 

 

spiritualité,théurgie,martinisme,ésotérisme,illuminisme,élus coëns,franc-maçonnerie,mystique,magie,occultisme,religion,traditionRappelons, à ce sujet, la surprise et le trouble du frère Salzac du Temple coën de Versailles, dont il témoignera dans une lettre destinée au frère Disch de Metz après le passage de Saint-Martin, ce dernier ayant vivement reproché aux frères, sans doute avec quelque énergie, de se limiter à « une initiation par les formes », les invitant à se disposer, et à s'ouvrir, à une communion intuitive avec les « intelligences » prodiguées par les bienheureuses vertus de « l'œuvre épurée » :

 

- « Il paraît d'après ce T.P.M. [Saint-Martin], écrit le frère Salzac, que nous sommes dans l'erreur et que toutes les sciences que Don Martinès nous a léguées sont pleines d'incertitudes et de dangers, parce qu'elles nous confient à des opérations qui exigent des conditions spirituelles que nous ne remplissons pas toujours. Le frère Mallet à répondu que, dans l'esprit de Don Martinès, ses opérations étaient toujours de moitié pour notre sauvegarde, soit deux contre deux, pour parler comme notre maître, et que par conséquent si peu que nous fissions pour remplir la cinquième puissance que l'adversaire ne peut occuper, nous étions assurés de l'avantage. Mais le T.P.M. de Saint-Martin se tient à cette dernière puissance et néglige le reste, ce qui revient à placer le coche devant les chevaux. Nous lui avons fait observer que rien n'autorisait jamais des changements semblables ou plutôt suppressions, que nous avions toujours opéré ainsi avec Don Martinès lui même [...] M. de Saint-Martin ne donne aucune explication ; il se borne à dire qu'il a de tout ceci des notions spirituelles dont il retire de bons fruits, que ce que nous avons est trop compliqué et ne peut être qu'inutile et dangereux, puisqu'il n'y a que le simple de sûr et d'indispensable. Je lui ai montré deux lettres de Don Martinès qui le contredisent là-dessus, mais il répond que ce n'était pas la pensée secrète de D.M. [...] »

  

 

*

 

En 1792, dans une lettre à son ami Nicolas-AntoineKirchberger (1738-1800), Saint-Martin reviendra d’une manière bien plus explicite et détaillée sur la question qu’il fit à Martinès portant sur la méthode pour s’approcher de Dieu, et, réaffirma encore une fois sa conviction à propos de ses réserves à l’égard de la théurgie et des voies externes « selon les formes » :

 

- «Je ne regarde donc tout ce qui tient à ces voies extérieures que comme des préludes de notre œuvre, car notre être, étant central, doit trouver dans le centre où il est né tous les secours nécessaires à son existence. Je ne vous cache pas que j’ai marché autrefois par cette voie féconde et extérieure qui est celle par où l’on m’avait ouvert la porte de la carrière ; celui qui m’y conduisait avait des vertus très actives, et la plupart de ceux qui le suivaient avec moi ont retiré des confirmations qui pouvaient être très utiles à notre instruction et à notre développement malgré cela, je me suis senti de tout temps un si grand penchant pour la voie intime et secrète, que cette voie extérieure ne m’a pas autrement séduit, même dans ma plus grande jeunesse ; car c’est à l’âge de 23 ans que l’on m’avait ouvert sur cela : aussi, au milieu de choses si attrayantes pour d’autres, au milieu des moyens, des formules et des préparatifs de tout genre auxquels on nous livrait, il m’est arrivé plusieurs fois de dire à notre maître : Comment maître, il faut tout cela pour le bon Dieu ? et la preuve  [que] tout cela n’était que du remplacement, c’est que le maître répondait : il faut bien se contenter de ce que l’on a.  Sans vouloir donc déprécier les secours que tout ce qui nous environne peut nous procurer, chacun dans son genre, je vous exhorte seulement à classer les puissances et les vertus. Elles ont toutes leur département ; il n’y a que la vertu centrale qui s’étend dans tout l’empire. L’air pur, toutes les bonnes propriétés élémentaires sont utiles au corps et le tiennent dans une situation avantageuse aux opérations de notre esprit ; mais quand notre esprit a acquis, par la grâce d’en haut, ses propres mesures, les éléments deviennent ses sujets, et même ses esclaves, de simples serviteurs qu’ils étaient auparavant. Voyez ce qu’étaient les apôtres. » (Lettre à Kirchberger, 12 juillet 1792).

 

  

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« …la preuve  [que] tout cela n’était que du remplacement,

c’est que le maître répondait :

 ‘‘il faut bien se contenter de ce que l’on a’’. »

(Saint-Martin à Kirchberger, 12 juillet 1792).

 

 

 

IV. Supériorité de la « voie selon l’interne » pour Saint-Martin

 

theurgie_coen.gifOn pourrait, sans doute, mettre en parallèle les admonestations de Saint-Martin vis-à-vis des frères de Versailles, avec les propos sévères qu’il tiendra dans Ecce Homo (1792), propos qui semblent avoir été écrits à l'intention de certains adeptes par trop fascinés par les manifestations de l'externe, malheureusement oublieux des grandes vérités de la vie spirituelle, vérités qui nous sont rappelées dans ce texte en des termes empreints d'une grande lucidité :

 

- « Parmi ces voies secrètes et dangereuses, dont le principe des ténèbres profite pour nous égarer, dit Saint-Martin, nous pouvons nous dispenser de placer toutes ces extraordinaires manifestations, dont tous les siècles ont été inondés et qui ne nous frapperaient pas tant, si nous n'avions pas perdu le vrai caractère de notre être et surtout si nous possédions mieux les anales spirituelles de notre histoire, depuis l'origine des choses. Dans tous les temps, la plupart des voies ont commencé à s'ouvrir dans la bonne foi et sans aucune espèce de mauvais dessein de la part de ceux à qui elles se faisaient connaître. Mais faute de rencontrer, dans ces hommes favorisés, la prudence du serpent avec l'innocence de la colombe, elles y ont opéré plutôt l'enthousiasme de l'inexpérience, que le sentiment à la fois sublime et profond de la sainte magnificence de leur Dieu ; et c'est alors que le principe des ténèbres est venu se mêler à ces voies et y produire cette innombrable multitude de combinaisons différentes et qui tendent toutes à obscurcir la simplicité de la lumière. »

 

L'avertissement de Saint-Martin, devant les risques redoutables encourus par les imprudents, se fait à cet instant de son discours encore plus impératif, et ne il cache plus quel est l'objet véritable et principal de ses craintes : « Dans les unes [c.a.d. les voies secrètes et dangereuses], ce principe de ténèbres ne forme que de légères taches, qui sont comme imperceptibles et qui sont absorbées par la surabondance des clartés qui les balancent ; dans les autres, il y porte assez d'infection pour qu'elle y surpasse l'élément pur. Dans d'autres, enfin, il établit tellement sa domination, qu'il devient le seul chef et le seul administrateur. » (Ecce Homo, § 4.)

 

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« …le principe des ténèbres

est venu se mêler à ces voies… »

(Ecce Homo, § 4.)

 

D’autre part, une fois encore, dans un courrier destiné à son ami Kirchberger, le 19 juin 1797, le Philosophe inconnu revint sur le caractère particulier de l'initiation qu’il regardait comme étant la seule véritable, celle qui, pour lui, ne relevait que de l’interne, celle qui était dégagée des lourdeurs nuisibles que l’on retrouve dans les pratiques d’une théurgie pesante et souvent maladroite. Il n’est nullement nécessaire de s’encombrer de formes, de rites complexes, il convient, uniquement, déclare le théosophe d’Amboise, de  « s'enfoncer de plus en plus jusque dans les profondeurs de notre être », se référant à Jacob Boehme qui écrivait déjà en son temps : « Celui qui prie comme il faut opère intérieurement avec Dieu. » (J. Boehme, Lib. Apologeticus, § 10).

 

 

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« Celui qui prie comme il faut

opère intérieurement avec Dieu. »

(J. Boehme, Lib. Apologeticus, § 10.)

 

 

 

V. La seule initiation que je prêche…

 

Alors même que Saint-Martin désirait se rendre auprès de Kirchberger pour pouvoir faire sa connaissance et s’entretenir directement et de vive voix de certains objets, le Philosophe Inconnu expliquera donc, d’une façon extrêmement claire et précise, la différence existant selon-lui entre la voie externe et l’authentique initiation, entre ce que furent les enseignements de sa première école, et les lumières qui étaient devenues les siennes, alors qu’il disait avoir dépassé les limitations que lui imposait la méthode de son premier maître Martinès.

 

Ecoutons-le attentivement car chaque mot parle d’or, chaque phrase est un pur trésor de science spirituelle :

 

- « La seule initiation que je prêche et que je cherche de toute l’ardeur de mon âme, est celle par où nous pouvons entrer dans le cœur de Dieu, et faire entrer le cœur de Dieu en nous, pour y faire un mariage indissoluble, qui nous rend l’ami, le frère et l’épouse de notre divin Réparateur. Il n’y a d’autre mystère pour arriver à cette sainte initiation, que de nous enfoncer de plus en plus jusque dans les profondeurs de notre être, et de ne pas lâcher prise, que nous ne soyons parvenus à en sortir, la vivante et vivifiante racine ; parce qu’alors tous les fruits que nous devrons porter, selon notre espèce, se produiront naturellement en nous et hors de nous, comme nous voyons que cela arrive à nos arbres terrestres, parce qu’ils sont adhérents à leur racine particulière, et qu’ils ne cessent pas d’en pomper le suc. C’est là le langage que je vous ai tenu dans toutes mes lettres ; et sûrement, quand je serai en votre présence, je ne pourrais vous communiquer de mystère plus vaste et plus propre à vous avancer. Et tel est l’avantage de cette vérité précieuse, c’est qu’on peut la faire courir d’un bout du monde à l’autre, et la faire retentir à toutes les oreilles, sans que ceux qui l’écouteraient en pussent tirer d’autre résultat que de la mettre à profit, ou de la laisser là, toutefois sans exclure les développements qui pourraient naître dans nos entrevues et nos entretiens, mais dont vous êtes déjà si abondamment pourvu par notre correspondance, et plus encore par les minutieux trésors de notre ami B. [Boehme] qu’en conscience, je ne puis vous croire dans la disette, et que je la craindrai bien moins encore pour vous à l’avenir, si vous voulez mettre en valeur vos excellents fonds de terre.C’est, dans ce même esprit, que je vous répondrai sur les différents points que vous m’engagez à éclaircir dans mes nouvelles entreprises. La plupart de ces points tiennent précisément à ces initiations par où j’ai passé dans ma première école, et que j’ai laissées depuis longtemps pour me livrer à la seule initiation qui soit vraiment selon mon cœur. Si j’ai parlé de ces points-là dans mes anciens écrits, ç’a été dans l’ardeur de cette jeunesse, et par l’empire qu’avait pris sur moi l’habitude journalière de les voir traiter et préconiser par mes maîtres et mes compagnons.

 

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« La seule initiation que je prêche (…),

est celle par où nous pouvons entrer dans le cœur de Dieu,

et faire entrer le cœur de Dieu en nous,

pour y faire un mariage indissoluble,

qui nous rend l’ami, le frère

et l’épouse de notre divin Réparateur. »

(Saint-Martin à Kirchberger, 19 juin 1797).

 

 

 

 

Mais je pourrais moins que jamais, aujourd’hui, poussé loin quelqu’un sur un article, vu que je m’en détourne de plus en plus ; en outre, il serait de la dernière inutilité pour le public, qui en effet, dans de simples écrits, ne pourrait recevoir là-dessus des lumières suffisantes, et qui d’ailleurs, n’aurait aucun guide pour l’y diriger : ces sortes de clartés doivent appartenir à ceux qui sont appelés à en faire usage par l’ordre de Dieu, et pour la manifestation de sa gloire et quand ils sont appelés de cette manière, il n’y a pas à s’inquiéter sur leur instruction, car ils reçoivent alors sans aucune difficulté et sans aucune obscurité mille fois plus de notions, et des notions mille fois plus sûres que celles qu’un simple amateur comme moi, pourrait leur donner sur toutes ces bases. En vouloir parler à d’autres, et surtout au public, c’est vouloir en pure perte stimuler une vaine curiosité, et vouloir travailler plutôt pour la gloire de l’écrivain que pour l’utilité du lecteur ; or, si j’ai eu des torts en ce genre dans mes écrits, j’en aurais davantage, si je voulais persister à marcher de ce même pied : ainsi mes nouveaux écrits parleront beaucoup de cette initiation centrale, qui par notre union avec Dieu, peut nous apprendre tout ce que nous devons savoir ; et fort peu de l’anatomie descriptive de ces points délicats sur lesquelles vous désireriez que je portasse ma vue, et dont nous ne devons faire compte qu’autant qu’ils se trouvent compris dans notre département et dans notre administration.

 

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« A notre véritable théurgisme,

il ne faut d’autre flamme que notre désir,

d’autre lumière que celle de notre pureté. »

(Saint-Martin à Kirchberger, 19 juin 1797).

 

 

 Je vous dirai que, dans les générations spirituelles de tout genre, cet effet doit vous paraître naturel et possible puisque les images ayant des rapports avec leurs modèles, doivent toujours tendre à s’en rapprocher. C’est par cette voie que marchent toutes les opérations théurgiques, ou s’emploient les noms des esprits, leurs signes, leurs caractères, toutes choses qui, pouvant être données par eux, peuvent avoir des rapports avec eux ; c’est par là que marchaient les sacrifices lévitiques ; c’est par là, surtout, que doit marcher la loi de notre initiation centrale et divine, par laquelle en présentant à Dieu, aussi pure que nous pouvons, l’âme qu’il nous a donnée, et qui est son image, nous devons attirer le modèle sur nous et former par là la plus sublime union qu’ait jamais pu faire aucune théurgie ni aucune cérémonie mystérieuse dont toutes les autres initiations sont remplies. Quant à votre question sur l’aspect de la lumière ou de la flamme élémentaire, pour obtenir les vertus qui lui servent de marche, vous devez voir qu’elle rentre absolument dans le théurgique, et dans le théurgique qui emploie la nature élémentaire, et comme telle, je la crois inutile et étrangère à notre véritable théurgisme, ou il ne faut d’autre flamme que notre désir, d’autre lumière que celle de notre pureté. Cela n’interdit pas cependant les connaissances très profondes que vous pouvez puiser dans B. [Boehme] sur le feu et ses correspondances ; il y a de quoi vous payer de vos spéculations ; les connaissances plus actives sur ce point doivent naître dans les opérations spirituelles sur les éléments ; et là-dessus, je n’ai rien de plus à ajouter. » (Lettre à Kirchberger, 19 juin 1797.)

 

VI. L’initiation véritable selon Saint-Martin : « la science de l’homme »

 

 

Le Philosophe Inconnu, cette idée étant de première importance du point de vue de l’analyse, avait donc perçu avec force que la tragique situation dans laquelle se trouve l'homme, abandonné en ce monde ténébreux au pouvoir des forces négatives, exige un travail de totale régénération qui ne peut se contenter des pauvres instruments que lui offrent une nature déchue et un esprit prisonnier et infesté par la corruption. C'est donc un tout autre chemin qui doit être parcouru, loin des « objets figuratifs et allégoriques, [des] institutions symboliques (...) qu'on ne regarde plus dès qu'on en a découvert le mot... » (L'Homme de désir, § 177).

 

Saint-Matin comprendra rapidement, et c'est là la raison de son retrait et de sa prise de distance d'avec les voies incomplètes, et en particulier la théurgie des élus coëns, que de par le caractère foncièrement dégradé de l'être, ni les cérémonies, ni les rites complexes n'ont le pouvoir de modifier le cœur de l'homme.

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« La famille humaine

n'a plus de ressource et de salut

que dans la supplication,

et le recours à la miséricorde du Seigneur… »

(Le Nouvel homme, § 7.)

 

 

 

magie.jpgDes années, parfois même une vie entière à recevoir des grades, à exécuter de savantes mise en scène, à célébrer des cérémonies, fussent-elles d’une nature initiatique supérieure, ne produisent aucun changement dans l'interne. Les vices ne sont aucunement déracinés, les mêmes travers, les identiques défauts et la dérisoire petitesse triomphent toujours malgré les augustes titres dont se parent les individus, titres qui ne parviennent pas à cacher la pauvre misère spirituelle de la créature bien que flattant, plus qu'il ne conviendrait, sa risible vanité.

 

L'esprit de l'homme, de par la maladie dont il est affecté, exige un tout autre remède, réclame un traitement bien différent que les expédients externes ; il lui est nécessaire d'emprunter une voie à l'exigence plus secrète et profonde, l’obligeant à s'éloigner au plus vite des impasses catégoriques, des sentiers déviés où, à aucun moment, n'est véritablement traitée et purifiée la noire constitution de l'âme. C’est ce que Joseph de Maistre (1753-1821) désignait pertinemment sous le nom de « science de l’homme », science par excellence qui est le but effectif de l’initiation et du christianisme transcendant.

 

 

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« …notre union avec Dieu,

peut nous apprendre tout ce que nous devons savoir.. »

 

 

 

Saint-Martin sut donc rappeler qu’il ne sert absolument à rien aux hommes, enivrés par des titres illusoires et des fonctions augustes, de louer la vertu, de vanter l'incomparable valeur de la piété et des pensées droites, de chanter des odes, la plupart du temps sans conscience, à l'Être éternel et Tout-Puissant, de pratiquer des invocations ou des ex-conjurations, alors qu’il leur suffit de se mettre, concrètement et positivement, à genoux et prier. Qu’il importe aux âmes de confesser leur crime, de mettre leur tête entre leurs mains et, tout en pleurant, crier avec sincérité vers le Seigneur en disant :

 

- « Mon Dieu, je sais bien que vous êtes la vie, et que je ne suis pas digne que vous approchiez de moi, qui ne suis que souillure, misère et iniquité. Je sais bien que vous avez une parole vive, mais que les ténèbres épaisses de ma matière empêchent que vous ne la fassiez entendre aux oreilles de mon âme. Faites-en néanmoins descendre en moi une assez grande abondance de cette parole, pour que son poids puisse contre-balancer la masse du néant dans lequel est absorbé tout mon être, et qu'au jour de votre universel jugement, ce poids et cette abondance de votre parole, puissent me soulever hors de l'abîme, et me faire remonter vers votre sainte demeure... » (Le Nouvel homme, § 1.)

 

Il est en effet nécessaire, dans l’état que se trouve l’homme actuellement, de s'humilier, de mettre à nu son cœur, de reconnaître son crime, d’avouer son iniquité et sa faiblesse, de se frapper la poitrine tout en descendant en lui-même, et comprendre que «  (...) la famille humaine n'a plus de ressource et de salut que dans la supplication, et le recours à la miséricorde du Seigneur, d'autant que les nouvelles prévarications des générations successives, ne font qu'accroître les maux et la misère de l'homme. » (Le Nouvel homme, § 7.)

 

VII. La prière active ou la « théurgie cardiaque »

 

 

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« Ton Être intellectuel [est] le véritable temple ;

les flambeaux qui le doivent éclairer

sont les lumières de la pensée qui l'environnent…

le sacrificateur c'est ta confiance…

les parfums et les offrandes, c'est [ta] prière,

c'est [ton] désir et [ton] autel pour le règne de l'exclusive unité. »

(Le Tableau naturel, XVII).

 

 

 

De ce fait, la prière est envisagée et regardée par Saint-Martin, d'une manière bien différente de la façon dont elle est conçue habituellement par le commun des mortels, elle doit être perçue sous un angle original où elle se révèle, quasi miraculeusement, dans une dimension rarement entrevue devenant, par l'effet d'une révélation inattendue, une authentique prière active - une théurgie « cardiaque », c’est-à-dire une théurgie selon l’interne dépourvue de tout l’appareil cérémoniel tel qu’il était utilisé chez les élus coëns, appareil considéré par Saint-Martin comme superflu et par trop matériel afin de viser l’essentiel. Il est de la sorte possible de qualifier plus précisément cette « prière active » en suivant Saint-Martin, en la désignant comme une « prière vivante », une « prière opérante » parce que bouleversante ; prière qui engage et entraîne vers les rivages de l'immensité, au seuil de la Cité Sainte où se trouve le Temple dans lequel sont célébrés les mystères du culte originel :

 

- « Apprend [que ton] Être intellectuel [est] le véritable temple ; que les flambeaux qui le doivent éclairer sont les lumières de la pensée qui l'environnent et le suivent partout ; que le sacrificateur c'est ta confiance dans l'existence nécessaire du Principe de l'ordre de la vie ; c'est cette persuasion brûlante et féconde devant qui la mort et les ténèbres disparaissent ; que les parfums et les offrandes, c'est [ta] prière, c'est [ton] désir et [ton] autel pour le règne de l'exclusive unité. » (Le Tableau naturel, XVII).

 

 

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« combien l'homme court de dangers

dès qu'il sort de son centre

et qu'il entre dans les régions extérieures. »

(Ecce Homo, § 4.)

 

 

 

La nécessité de l'intériorité, de la voie purement secrète, silencieuse et invisible, se justifie pour Saint-Martin, en raison de la présente faiblesse constitutive de la créature, de sa désorganisation complète et de son inversion radicale, plongeant de ce fait les êtres dans un milieu infecté, une atmosphère viciée et corrompue, qui guettent chacun de nos pas lorsque nous nous éloignons de notre source et délaissons notre « centre », qui mettent en péril notre esprit lorsque, par imprudence et présomption, nous osons outrepasser les limites des domaines sereins protégés par l'ombre apaisante de la profonde paix du cœur :

 

- « Aussi à peine l'homme fait-il un pas hors de son intérieur, que ces fruits des ténèbres l'enveloppent et se combinent avec son action spirituelle, comme son haleine, aussitôt qu'elle sort de lui, serait saisie et infestée par des miasmes putrides et corrosifs, s'il respirait un air corrompu. La Sagesse suprême sait si bien que tel est l'état de nos abîmes, qu'elle emploie les plus grandes précautions pour y percer et nous y apporter ses secours ; encore n'est-elle malheureusement que trop souvent contrainte de se replier sur elle-même par l'horrible corruption dont nous imprégnons ses présents (...) combien (...) l'homme court de dangers dès qu'il sort de son centre et qu'il entre dans les régions extérieures. » (Ecce Homo, § 4.)

 

- « Non seulement tu n'imiteras point ces nations impies qui ont dressé les autels sur tous les hauts lieux, sous des arbres touffus, et qui là offrent leurs sacrifices au Soleil, à la Lune, et à toute la milice du ciel, mais tu renverseras tous ces hauts lieux, tous ces autels et toutes ces idoles qui y sont honorées ; tu ne laisseras pas subsister la moindre trace de ce culte impie, selon que le Seigneur ton Dieu te l'a ordonné, et tu viendras dans le lieu que le Seigneur t'aura indiqué pour lui immoler tes victimes. (…) Tu éviteras donc, avec grand soin, d'aller sacrifier au Seigneur dans d'autres lieux de ton être, que dans ce Saint des Saints qui est le seul asile sacré qu'il ait pu se réserver dans les du temple de l'homme. (…) Tu éviteras, avec grand soin, de dresser un autel à toute la région des astres, ‘‘si tu ne veux pas qu'un jour à venir tes os restent exposés sur la terre, à toutes les étoiles du firmament, comme le furent les os du roi Jéroboam’’. (Le Nouvel Homme, § 27).

 

 

L'homme doit donc se persuader qu'il n'a rien à attendre des régions étrangères, il a, bien au contraire, à travailler, à creuser en lui afin d'y découvrir les précieuses lumières enfouies qui attendent depuis l'éternité d'être mises à jour et, enfin, portées à la révélation. Les trésors de l'homme ne sont pas situés dans les lointains horizons inaccessibles, ils sont à ses pieds, ou plus exactement en son cœur ; ils demeurent patiemment dissimulés, ils rayonnent sourdement, effacés et oubliés, sous le bruit permanent de l'agitation frénétique qui porte, dans une invraisemblable et stérile course, les énergies vers les réalités  non essentielles et périphériques. Saint-Martin insistera sur ce point avec force :

 

- « Par ses imprudences, l'homme est plongé perpétuellement dans des abîmes de confusion, qui deviennent d'autant plus funestes et plus obscurs, qu'ils engendrent sans cesse de nouvelles régions opposées les unes aux autres et qui  font que l'homme se trouvant placé comme au milieu d'une effroyable multitude de puissances qui le tirent et l'entraînent dans tous les sens, ce serait vraiment un prodige qu'il lui restât dans son cœur un souffle de vie et dans son esprit une étincelle de lumière. (...) l'œuvre véritable de l'homme se passe loin de tous ces mouvements extérieurs. » (Ecce Homo, § 4).

 

L'œuvre véritable se passe effectivement loin de l'extérieur car c'est dans l'interne, derrière le second voile du Temple que se déroulent les rites sacrés, qu'ont lieu l'authentique culte spirituel et la liturgie divine célébrés par l'exercice constant de la prière et de l'adoration.

 

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« Saint-Martin prétend

que le seul criterium de toute manifestation

réside dans une conscience éclairée par la prière.

C’est ce qu’il appelle la voie interne ou intérieure… »

(F. von Baader, Les enseignements secrets de M. de Pasqually)

 

 

Franz von Baader (1765-1841), lecteur attentif et admiratif du Philosophe Inconnu, confirma que nul plus que Saint-Martin n’avait insisté sur la nécessaire prudence, pour ne pas dire réserve, qu’il convenait d’observer à l’égard des phénomènes sensibles si l’on veut approcher réellement de l’authentique spiritualité, et mentionna l’attitude vigoureusement critique du Philosophe Inconnu vis-à-vis des élus coëns qui se livraient encore à ce type d’expériences, alors que le seul remède pour l’homme de désir est une conscience éclairée par la prière : « Il est croyons-nous difficile d’aller plus loin que Saint-Martin dans la suspicion des phénomènes sensibles. Que prétend-il donc ? Il prétend que le seul criterium de toute manifestation réside dans une conscience éclairée par la prière. C’est ce qu’il appelle la voie interne ou intérieure ; voie en faveur de laquelle il combattra plus ou moins ouvertement, dès 1777, le cérémonial et les formules théurgiques dont faisaient encore usage les quelques Elus-Coëns du nord de la Loire, restés sous l’administration du Tribunal Souverain de Paris sous la direction spirituelle du Grand Maître R+C et Grand Souverain Caignet de Lestère, successeur de Martinès de Pasqually. » [8] C'est ce que résume également Robert Amadou (1924-2006) : « Louis-Claude de Saint-Martin, s’est aperçu très vite que la théurgie cérémonielle était un pis aller. Et il s’en est aperçu à la suite de Martinès de Pasqually lui-même (…) Autrement dit, pour Martinès de Pasqually, la théurgie cérémonielle est indispensable parce que nous avons besoin d’intermédiaires, nous avons besoin de médiateurs, nous avons besoin d’assistance. Pour Louis-Claude de Saint Martin, un seul médiateur, un seul intermédiaire, un seul auxiliaire est nécessaire, c’est Notre Seigneur Jésus-Christ. » [9]


 

 

Conclusion

 

Sacrifice du temple.jpgSaint-Martin, dans sa réflexion, qui se traduisit par des écrits et des actes parfois relativement radicaux, est parti d’un constat qui paraît simple à vue immédiate, mais qui pourtant peine à s’imposer dans l’âme : depuis le Golgotha et la fin du culte mosaïque les prescriptions antérieures de la loi sont abolies et un autre principe s’est imposé, créant de ce fait une situation absolument nouvelle pour les hommes dans leur relation à la Divinité leur donnant, avec une liberté souveraine, d’accéder directement au Sanctuaire.

 

Il sera sans doute utile de préciser avant que de conclure, que le rejet par Saint-Martin des opérations externes des élus coëns, qu'il connaissait parfaitement pour les avoir très largement expérimentées dans sa jeunesse avec son premier maître à Bordeaux, s’explique ainsi par trois raisons principales :

 

- 1°) L’inutilité des pratiques externes afin de réaliser l'expiation et la sanctification, alors que c’est le cœur, le véritable sanctuaire de l’homme, qui doit être purifié, ce en quoi consiste l’initiation authentique puisque c’est dans ce lieu où se célèbre à présent le culte d’adoration à l’Eternel, écrivant : « Malheur à celui qui ne fonde pas son édifice spirituel sur la base solide de son cœur en perpétuelle purification et immolation par le feu sacré. » (Portrait, 427).

 

- 2°) Les risques considérables encourus par le théurge, lorsque, évoquant certaines puissances angéliques ou les esprits intermédiaires, il le fait sans avoir veillé à la rigoureuse pureté de son cœur, animant et appelant, certes involontairement mais cependant objectivement, des forces redoutables, des éléments obscurs et des puissances ténébreuses incontrôlables, qu'il n’est absolument pas en mesure de maîtriser et qu'il voit souvent se retourner contre lui-même en toute impuissance, avec les prévisibles conséquences négatives et les graves dommages que l'on peut supposer du point de vue spirituel.

 

- 3°) Enfin, et c’est sans doute le plus important, Saint-Martin eut une conscience vive de ce que constituait l’œuvre salvatrice et salvifique de Jésus-Christ sur la Croix qui, de façon irréversible, représente désormais un changement complet de l’économie réparatrice et des conditions par lesquelles l’homme doit s’approcher de la Divinité afin d'obtenir sa réconciliation. En effet aujourd’hui le voile du Temple n’est plus et chacun a libre accès, par la foi, au Sanctuaire du Ciel : « Le voile de ton temple se déchirera en deux depuis le haut jusqu'en bas, parce que ce voile est l'image de l'iniquité qui sépare ton âme de la lumière où tu as pris ton origine ; et comme en se divisant en deux parts il laisse à tes yeux un accès libre à cette lumière qui t'était inaccessible auparavant, c'est assez clairement t'indiquer que c'était la réunion de ces deux parts qui avait formé ta prison, et qui te retenait dans les ténèbres ; nouvelle image de cette iniquité que le Réparateur n'a pas craint de traverser en paraissant sur le Calvaire au milieu de deux voleurs, afin de te donner la force et les moyens de briser en toi à ton tour cette iniquité. » (Le Nouvel Homme, § 67).

 

Saint-Martin témoigne donc d’une conviction unique et centrale à travers toute son œuvre et sa vie, à savoir que ce qui s’est accompli à Jérusalem sur le mont du crâne, est un acte qui a transformé définitivement le rapport à Dieu et le processus de retour en grâce, et il est dès lors profondément impie, pour ne pas dire objectivement sacrilège, de réédifier de nouveau des barrières ou de reconstituer artificiellement le voile déchiré du Temple, même sous une forme symbolique au sein de systèmes initiatiques qui séparent et éloignent les créatures - pourtant délivrées de la loi, réconciliées par la foi et régénérées par le baptême dans le sang de l’agneau - du Saint des Saints où elles ont librement accès par le don de la grâce du Divin Réparateur, le Messie YHSWH.

 

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« Que toutes les voix célèbrent le Réparateur universel,

l'agneau sans tache intérieure, et extérieure,

celui dont la nature est vivante de la vie même,

celui qui a ouvert pour nous les canaux des deux Alliances,

par lesquelles seules nous pouvons recouvrer l'explication de notre être. »

(Le Nouvel homme,  § 51.)

 

 

 

Notes.

 

1. Personnage déroutant qui semble avoir hérité, sans doute par transmission familiale mais sans pouvoir être certain, d'un enseignement judéo-chrétien dont nul, jusqu'à présent, de par une absence quasi totale de documents, n'a pu véritablement déterminer la nature, Martinès par son action, au XVIIIe siècle, bouleversera de nombreux maçons fréquentant les loges et les cercles versés dans les sciences cachées, érigeant une structure initiatique qui le rendra, aux yeux de l'histoire, immensément célèbre, structure connue sous le nom d'Ordre des Chevaliers Maçons Elus Coëns de l'Univers, qu’il avait baptisé, initialement, Ordre des Elus Coëns de Josué. S'il mit, pendant plusieurs années, une réelle énergie à ouvrir de nombreux Temples en France (Montpellier, Toulouse, Foix, Bordeaux, Versailles, Paris, Lyon, etc.), où seront pratiqués et étudiés les complexes rituels coëns, on retiendra surtout l'importance des éléments théoriques exposés par Martinès de Pasqually qui vont d’ailleurs jouer un rôle significatif dans le domaine de la maçonnerie willermozienne.

 

2. Proclus, Commentaire sur les Oracles chaldaïques, in Oracles chaldaïques, trad. É. des Places, Les Belles Lettres, 1996. Voir également : H. Lewy, Chaldæan Oracles and Theurgy. Mysticism, Magic, and Platonism in the Later Roman Empire, Études Augustiniennes et Turnhout, 1978, & C. Van Liefferinge, La théurgie. Des Oracles chaldaïques à Proclus, Philologie classique, ULB, Bruxelles, 1997.

 

3. Cf. G. Le Pape, Les écritures magiques, Aux sources du Registre des 2400 noms d’anges et d’archanges de Martines de Pasqually, Arché/ EDIDIT, 2006. Le manuscrit du Registre des 2400 noms qui se trouve dans le fonds Prunelle de Lière (BM de Grenoble T4188) - il provient de la plume de Saint-Martin qui avertissait Willermoz en 1771 lui avoir expédié de Bordeaux la « Table alphabétique des 2400 noms » -, est un classement par ordre alphabétique en 22 lettres (hormis les lettres J, W, X et Y), lettres auxquelles sont adjoints cent noms angéliques, soit 2200 noms complétés par 270 noms supplémentaires. La liste est constituée en tableaux faisant figurer en face des noms angéliques des caractères et des hiéroglyphes, montrant la conformité de Martinès avec les méthodes magiques et théurgiques traditionnelles qui distinguaient entre hiéroglyphes et caractères tout en établissant pour chacun des correspondances planétaires, bien que le théurge bordelais n’hésite pas à faire parfois preuve d’imagination en élaborant des interprétations inédites qui lui sont personnelles.

 

 

4. Cette obligatoire appartenance à l’Eglise catholique apostolique et romaine n’était pas un point subsidiaire pour les élus coëns, même si les diverses chapelles issues des deux résurgences « néo-coëns » contemporaines provenant de Jean Bricaud (1881-1934) et de Georges Bogé de Lagrèze (1882-1946), curieusement, n’y ont attaché aucune importance, alors qu’il s’agissait d’un point disciplinaire qui conditionnait l’appartenance même à l’Ordre du temps de Martinès. Cette profession de catholicité devait se traduire, concrètement, par la proclamation sous serment de l’adhésion de chaque émule à Rome. En effet, pour être admis dans l’Ordre, le postulant, après acceptation de sa candidature, était l’objet d’un rigoureux examen sur sa religion comme le stipulent les Statuts Généraux : « Avant l’examen, on lira au candidat les quatre premiers articles du premier chapitre de ces Statuts ; on le préviendra qu’on va l’examiner sur tout ce qui y est contenu, qu’on va exiger de lui le serment de répondre la vérité sur tous ces articles et de les observer, de même que d’être fidèle à son roi [et] à la religion chrétienne ; que s’il ne se trouve pas en état de répondre la vérité sur tout cela, il peut se retirer, que jamais il ne sera question de ce qui se passe entre lui et nous, et dans le même instant l’examinateur fera jurer tous les frères assistants de garder le secret. Si le candidat persiste, on lui fera quitter son épée, il mettra genou droit en terre, la main droite sur la Bible ; tous les frères lui présentant la pointe de l’épée. Dans cet état, il jurera sur tous les articles en détail. Après quoi, il sera averti du jour de sa réception. » (Statuts Généraux,  Article IV « Des voix et enquêtes de réception et d’agrégation », 1767). Sachant par ailleurs que lors de la cérémonie de réception au premier grade d’Apprenti le récipiendaire devait prononcer de nouveau sous serment : « Je, N... promets d'être fidèle à ma sainte religion Catholique, apostolique et romaine, de même qu'à mon roi et à ma patrie, contre lesquels je ne prendrai jamais les armes. Je promets d'être fidèle à mes Frères, de les secourir de mon bras, de ma bourse et de mes conseils, autant qu'il me sera possible. Je m'engage envers eux, comme ils se sont engagés envers moi.» (Cf. Réception au grade d’Apprenti symbolique, Obligation – deuxième tiers). Enfin, pour que ce critère religieux ne puisse s’oublier, lors de l’une des cérémonies dites des « quatre Banquets d'obligation annuelle de l'Ordre des Coëns » (Trinité, St. Jean-Baptiste, St. Jean l’Evangéliste, Pâques), une fois l’an à l’occasion de la fête de la Trinité : « Tous les frères de chaque établissement assisteront à une messe qui sera commencée à neuf heures et demie pour être finie à dix heures et demie ; et reviendront tous au parvis du temple », après quoi on y procédait au rituel de « Renouvellement des engagements », dans lequel chacun devait déclarer : « Je, (N. N. de famille et de baptême) promets au G. A. de l'Univers d'être inviolablement attaché à sa sainte loi, à ses préceptes, à ses commandements, à ma religion, à mon Roi, à ma patrie et à mes frères. » (Cf. Manuscrit d’Alger, BNF Paris, FM 41282). Robert Amadou était donc tout à fait autorisé à pouvoir affirmer : « Le culte primitif (…) n'empêche pas l'adhésion à l'Eglise catholique romaine, et non seulement, le culte primitif n'empêche pas mais encore il requiert cette adhésion. Martines de Pasqually exigeait non seulement que ses adeptes, ses disciples, fussent baptisés, mais encore qu'ils appartinssent à l'Eglise catholique romaine. Lorsqu'il y avait des candidats protestants, on les faisait abjurer ou l'on abjurait en leur nom. » (Entretien avec Robert Amadou, ance Culture, le 4 mars 2000).

 

5. Jérôme Rousse-Lacordaire, o.p., dans une étude très intéressante, a mis à jour l’origine des prières que les élus coëns utilisaient quotidiennement, indiquant comme sources l’Horologium auxiliaris tutelaris Angeli, et L’Ange conducteur de Jacques Coret, ouvrages populaires de piété angélique, montrant également des emprunts directs au Petit Livre du chrétien dans la pratique du service de Dieu et de l’Église de Jérémie Drexel (1698). (Cf. La journée chrétienne des Élus coëns, Renaissance Traditionnelle, n° 142– Avril 2005)

 

6. Le « De circulo et ejus compositione » par exemple, qui est à  la base du système invocatoire des élus coëns, est un extrait de l'Heptameron de Pierre d’Abano, le maître en science théurgique et magique d’Henri-Corneille Agrippa de Nettesheim, ouvrage dans lequel est exposée la manière de tracer les cercles et de conduire les opérations. Accusé à de nombreuses reprises par le Tribunal de l’inquisition (1304-1315) de pratiquer la magie cérémonielle et nécromantique fondée sur l'invocation des anges, l’utilisation d’images, d’amulettes et  talismans, on mesure l’influence de Pierre d’Abano sur Martinès qui fit lui-même un usage constant des phylactères, talismans, cercles, exorcismes, bénédictions, conjurations, etc., dont il préconisait l’usage à ses émules, ayant même établi un tracé talismanique pour chaque jour de la semaine, ceci en parfaite conformité avec le manuscrit magique d’Abano.


7.
Robert Amadou écrit justement, même si les sources de théurgie kabbalistique nous semblent en réalité directement plonger leurs racines dans la Merkabah et l’immense corpus littéraire qui fut désigné sous le nom de Maassé Merkavah (l'Œuvre du Char), ceci en parallèle de la théorisation de la théurgie néoplatonicienne de Jamblique dont toutes les écoles médiévales de la kabbale hériteront secrètement par la suite : « La théurgie rapproche Martinès de la kabbale et surtout des écoles kabbalistiques d'Espagne. Parmi les nombreux textes dans lesquels la théurgie ou la magie occupent une place importante : le Séfer ha-Bahir, le Séfer de l'ange Raziel, le Séfer ha-Razim, le Séfer ha-Meshir, la Clavicula Salomonis, ou Séfer Mafté'ah Chelomo, simples exemples. Tous ne sont pas d'origine juive, certains combinent des éléments chrétiens et arabes, de l'hellénisme en arrière-plan souvent. » (R. Amadou, Introduction au Traité sur la Réintégration des êtres, Collection Martiniste, Diffusion Rosicrucienne, 1995, pp. 22-25).

 

8. F. Baader (von), Les enseignements secrets de Martinès de Pasqually, précédés d’une notice sur le Martinézisme et le Martinisme, Télètes, 1989, pp. LXV-LXVI.

 

9. R. Amadou, Louis-Claude de Saint Martin, le Philosophe Inconnu, France Culture le 31/7/1986.

 

 

 

vendredi, 09 décembre 2011

Le sacerdoce selon Louis-Claude de Saint-Martin

entrer des mots clefs

« La première Religion de l’homme étant invariable,

il est, malgré sa chute, assujetti aux mêmes devoirs ;

 mais comme il a changé de climat,

il a fallu aussi qu’il changeât de Loi

pour se diriger dans l’exercice de sa Religion.»

Louis-Claude de Saint-Martin

 

 

entrer des mots clefsLa question du sacerdoce est l’une des plus importantes, des plus solennelles qui soient, elle touche au culte que l’homme a à rendre à Dieu, car l’homme, en effet, est à la suite du Divin Réparateur, prêtre, prophète et roi, il a donc une fonction sacerdotale à accomplir [1].

 

 

I. Nature du culte de l’homme

 

                     Le culte qu'il incombait à l'homme de célébrer primitivement n'a pas changé du point de vue de sa perspective, même si sa forme, de par la force des choses, a été nécessairement modifiée, en effet : « La première Religion de l’homme étant invariable, il est, malgré sa chute, assujetti aux mêmes devoirs ; mais comme il a changé de climat, il a fallu aussi qu’il changeât de Loi pour se diriger dans l’exercice de sa Religion. Or, ce changement n’est autre chose que de s’être soumis à la nécessité d’employer des moyens sensibles pour un culte qui ne devait jamais les connaître. Néanmoins comme ces moyens se présentent naturellement à lui, il n’a que très peu de soins à donner pour les chercher, mais beaucoup plus, il est vrai, pour les faire valoir et s’en servir avec succès. Premièrement, il ne peut faire un pas sans rencontrer son Autel ; et cet Autel est toujours garni de Lampes qui ne s’éteignent point, et qui subsisteront aussi longtemps que l’Autel même. En second lieu, il porte toujours l’encens avec lui, en sorte qu’à tous les instants il peut se livrer aux actes de sa Religion. » (Des erreurs et de la vérité.)

 

 

 

entrer des mots clefs

 

 « L’homme ne peut faire un pas sans rencontrer son Autel ;

et cet Autel est toujours garni de Lampes qui ne s’éteignent point,

et qui subsisteront aussi longtemps que l’Autel même.

En second lieu, il porte toujours l’encens avec lui,

en sorte qu’à tous les instants il peut se livrer aux actes de sa Religion. »

 

 

                 Indéniablement, il n'y a pas de chemin plus important, d'autre voie, d'autre initiation supérieure à celle que de célébrer sur notre « Autel », dans l'invisibilité et le silence du cœur, les louanges de l'Eternel, nous éclairant seulement avec cette lampe sacrée comportant sept splendides lumières, et d'élever lentement vers le Ciel notre pur encens de reconnaissance, pour la plus grande gloire de Dieu : « le Père de Notre Seigneur Jésus-Christ, qui nous a béni de toutes bénédictions spirituelles dans les lieux célestes en Christ…» (Ephésiens, 1, 3). Cette « révélation », cet enseignement enfin dévoilé, correspondent à ce que Saint-Martin nomme la « troisième époque », c'est-à-dire le temps où la Vérité, par les bienfaits qu'elle prodigue à l'homme, « l'anime de la même unité, et l'assure de la même immortalité ». 

 

                Le Philosophe Inconnu, comme il le fit souvent dans ses ouvrages, et qui plus est encouragé par les paroles merveilleuses du Seigneur, s'exprime ouvertement avec son disciple et lui donne, ou, plus exactement, lui confie le secret qui résume toute l'initiation saint-martiniste, lui disant par delà les siècles, qui de toute manière ne comptent pas du point de vue de l'éternité, ces précieuses vérités : « Apprend [que ton] Être intellectuel [est] le véritable temple ; que les flambeaux qui le doivent éclairer sont les lumières de la pensée qui l'environnent et le suivent partout ; que le sacrificateur c'est ta confiance dans l'existence nécessaire du Principe de l'ordre de la vie ; c'est cette persuasion brûlante et féconde devant qui la mort et les ténèbres disparaissent ; que les parfums et les offrandes, c'est [ta] prière, c'est [ton] désir et [ton] autel pour le règne de l'exclusive unité. » (Le Tableau naturel, XVII).

 

 

II. Le Sacerdoce de l’Eglise et Saint-Martin

 

 

              On sait la méfiance, pour ne pas dire plus, que manifesta Saint-Martin à diverses occasions vis-à-vis de la prêtrise transmise par l'Eglise visible du Christ, et la sévérité de ses virulentes critiques à l'égard d'un sacerdoce bien loin de répondre aux exigences spirituelles que l'on est en droit d'attendre de la part des ministres de l'Eternel, dont la manifestation la plus symbolique semble avoir été, selon certains son refus d'accepter la présence d'un prêtre à son chevet au moment de quitter cette terre [2].

 

entrer des mots clefsToutefois les pages les plus dures, et sans doute les plus célèbres de Saint-Martin, furent publiées en 1802 dans le Ministère de l'homme-esprit, témoignant d'une conviction depuis longtemps établie et qui dut même, selon toute probabilité, prendre naissance très tôt, dès l'époque (entre les années 1768 et 1774) où il étudiait et découvrait de nouvelles  lumières, à Bordeaux, aux côtés de son premier maître : Martinès de Pasqually.

 

                     Ce dernier, ne l'oublions pas, bien qu'exigeant de ses disciples une pleine et entière appartenance et communion avec l'Eglise catholique romaine pour pouvoir être admis dans l'Ordre des Chevaliers Maçons Elus Coëns de l'Univers, était également fort critique dans ses jugements en matière religieuse, et ne ménageait pas la virulence de ses attaques à l'égard des prêtres qu’il jugeait ignorants des mystères de leur propre sacerdoce.

 

III. La critique de Saint-Martin concerne toutes les Eglises

 

                   On a pu dire, pour expliquer l'attitude de Saint-Martin, qu'il méconnaissait la véritable Eglise n'ayant eu, selon cette thèse, devant ses yeux qu'un pâle reflet, voire une caricature de la fonction dévolue aux ministres effectifs de Jésus-Christ [3].

 

                     Il est évident que le XVIIIe siècle ne fut sans doute pas, pour le moins que l'on puisse dire, la plus grande période que connut l'Eglise catholique au cours de son histoire, mais l'argument ne nous apparaît pas pouvoir être accepté dans les termes, car si l’on peut lui accorder un éventuel crédit pour Martinès, il apparaît en revanche infondé de le postuler pour le théosophe d’Amboise.

 

 

entrer des mots clefs

 

 

                   En effet, Saint-Martin, fort instruit en ces domaines, pouvait aisément faire la distinction entre les défauts ponctuels, aussi criants fussent-ils, qu'il constatait autour de lui, et l'esprit qui présida à l'édification de la vénérable institution dont il était membre baptisé, connaissant parfaitement les richesses de son église, l'immense apport de son trésor spirituel qui se traduisit par un développement fécond et exceptionnel d'Ordres religieux producteurs de bienfaits et de sainteté, la large et impressionnante diffusion d'écrits mystiques d'une valeur extrêmement élevée, la contribution incomparable à l'intelligence et approfondissement de la foi de textes magnifiques rédigés par des docteurs et théologiens parmi les plus savants et éclairés, et, par dessus tout, l'extraordinaire beauté du culte latin possédant encore, en ces années marquées par les décrets du Concile de Trente, toutes les qualités, les vertus et la sublime pureté de l'ancienne liturgie grégorienne.

 

                 C'est pourquoi, nous ne croyons pas que la question soulevée par Saint-Martin, touchant à son rejet critique du sacerdoce chrétien tel que professé par les prêtres de son temps, ne concerne que l'unique Eglise catholique, mais touche, en réalité, tous les sacerdoces et les sacrements conférés par l'intermédiaire d'institutions humaines, et donc s’étend à toutes les églises, l’occidentale comme l’orientale, antiochienne y compris.

 

IV. Forme du nouveau sacerdoce

 

                Depuis la venue du Christ, les ordonnances des antiques religions (païennes et judaïque) sont devenues caduques, elles ont été renversées par la lumière de la Révélation, l'ordre ancien est dépassé, l'homme n'a plus besoin d'un intermédiaire pour s'approcher du trône de la Divinité, Jésus Christ s'est chargé d'abattre les voiles (Matthieu 27, 51) qui nous séparaient du Sanctuaire : « La grâce de Dieu qui apporte le salut est apparue à tous les hommes » (Tite 2, 11). Jésus, par sa mort, a purifié les hommes pécheurs : « Par une seule offrande il a rendu parfaits pour toujours ceux qu'il a sanctifiés » (Hébreux 10, 14). En conséquence, la grande vérité, bouleversante et magnifique, que Saint-Martin voulut exprimer et proclamer à ses intimes, concernant l'entière consécration ministérielle de chaque chrétien par le Christ, n'est autre que la vérité de l'Ecriture elle-même ainsi que l'enseigne Paul : « Par le moyen du sang de Jésus, nous avons une pleine liberté pour entrer dans les lieux saints, par le chemin nouveau et vivant qu'il nous a consacré à travers le voile, c'est-à-dire sa chair, et puisque nous avons un sacrificateur établi sur la maison de Dieu, approchons-nous avec un cœur sincère, dans la plénitude de la foi, les cœurs purifiés d'une mauvaise conscience, et le corps lavé d'une eau pure. » (Hébreux 10, 19-22).


 

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 « Par le moyen du sang de Jésus,

nous avons une pleine liberté

pour entrer dans les lieux saints,

par le chemin nouveau et vivant

qu'il nous a consacré à travers le voile... »

(Hébreux 10, 19-22).

 

              L'idée que puisse perdurer un sacerdoce calqué sur le modèle des cultes encore plongés dans les ténèbres de la servitude d'avant le Christ, est absolument inacceptable pour Saint-Martin, car « le christianisme est la région de l'affranchissement et de la liberté ; (...) le christianisme porte notre foi jusque dans la région lumineuse de l'éternelle parole divine ; (...) le christianisme est l'installation complète de l'âme de l'homme au rang de ministre et d'ouvrier du Seigneur ; (...) le christianisme unit sans cesse l'homme à Dieu, comme étant, par leur nature, deux êtres inséparables ; (...) le christianisme est une active et perpétuelle immolation spirituelle et divine, soit de l'âme de Jésus-Christ, soit de la nôtre. » (Le Ministère de l'homme-esprit).

 

 

 

Conclusion : Le renouveau du christianisme

 

                Saint-Martin aspire à un renouveau du christianisme qui lui conférera une pureté non encore entrevue jusqu’alors, il souhaite un passage capable de nous faire accéder à une ère où soit enfin vécu « en esprit et en vérité » la foi en Jésus-Christ : « Je crois, dira-t-il, que ce sont les prêtres qui ont retardé ou perdu le christianisme, que la Providence qui veut faire avancer le christianisme a du préalablement écarter les prêtres, et qu’ainsi on pourrait en quelque façon assurer que l’ère du christianisme en esprit et en vérité ne commence que depuis l’abolition de l’empire sacerdotal ; car lorsque le Christ est venu, son temps n’était encore qu’au millénaire de l’enfance, et il devait croître lentement au travers de toutes les humeurs corrosives dont son ennemi devait chercher à l’infecter. Aujourd’hui il a acquis un âge de plus, et cet âge étant une génération naturelle doit donner au christianisme une vigueur, une pureté, une vie, dont il ne pouvait pas jouir encore à sa naissance. » (Portrait, 707).

 

 

entrer des mots clefs

 

 

                Tenant donc de toutes les fibres de son être à « l'esprit du véritable christianisme », à l'essence du pur message de Jésus-Christ, Saint-Martin aspirait à ce que s'épanouisse entièrement et puisse éclore l'union intime de l'âme et de l'Eternel dans le silence absolu du cœur ; il ne pouvait, de ce fait, admettre que le disciple de Jésus délègue son action, et que ce soit un autre que lui, que ce fils chéri racheté aux prix du précieux sang, qui présente son offrande et son sacrifice au Rédempteur, car chaque baptisé, depuis l'avènement du Messie, est prêtre et prophète pour offrir à Dieu des sacrifices spirituels, à savoir le fruit des lèvres qui bénissent son Nom et chantent sa Gloire infinie, puisque, redisons-le à la suite du théosophe d'Amboise : « le christianisme n'est composé que de la race sainte, de la vraie race sacerdotale ».

 

               C'est là l'essence de l'enseignement intérieur du Divin Réparateur, le sens caché de l'ordination sacramentelle conférée directement par les mains de Dieu aux purs disciples du Christ, aux « ministres des choses saintes », car « le christianisme est le complément du sacerdoce de Melchisédec ; il est l'âme de l'Evangile ; c'est lui qui fait circuler dans cet évangile toutes les eaux vives dont les nations ont besoin pour se désaltérer. (...) le christianisme nous montre Dieu à découvert au sein de notre être, sans le secours des formes et des formules. (...) le christianisme ne peut être composé que de la race sainte et sacerdotale qui est l'homme primitif, ou de la vraie race sacerdotale. » (Le Ministère de l'homme-esprit, 3e partie, « De la Parole ».) 

 

Jean-Marc Vivenza

 

(Extraits, texte à paraître en 2012)

 

 

 

 

Notes.

 

 

1. Sacerdoce vient du latin sacerdotum (sacer : sacré – dotum : dote, fonction de ceux qui ont le privilège du sacré mais aussi qui expriment cette relation avec le sacré qui se décline par l’intercession, c’est-à-dire l’offrande des prières qui fait suite à celle des sacrifices de l’ancienne alliance ou de la célébration eucharistique aujourd’hui, et la médiation consistant à transmettre les enseignements, la paroles et les bénédiction de Dieu (deux termes en grec : ιεροσ : sacré, comme en latin «  presbuteros » : ordre ou sacerdoce des prêtres qui donne en latin presbyterium).

 

2. cf. Joseph de Maistre, Soirées de Saint-Pétersbourg, XIe Entretien, 1821  ; E. Caro, Essai sur la vie et la doctrine de Saint-Martin, Hachette, 1852, p. 71. c’est en réalité, et tout d’abord, le Mercure de France qui, annonçant la disparition du théosophe d’Amboise survenue le 13 octobre 1803, signalera que Saint-Martin ne voulut point d’un prêtre, in Mercure de France, 18 mars 1809, n° 408, p. 499 ss.). Joseph de Maistre, toujours dans ses Soirées de Saint-Pétersbourg, choqué, signalait que Saint-Martin ne croyait pas à la légitimité du sacerdoce chrétien : « (…) il faut lire surtout la préface qu'il [Saint-Martin] a placée à la tête de sa traduction du livre des Trois Principes, écrit en allemand par Jacob Böhme : c'est là qu'après avoir justifié jusqu'à un certain point les injures vomies par ce fanatique contre les prêtres catholiques, il accuse notre sacerdoce en corps d'avoir trompé sa destination [dans la préface de la traduction citée, Saint-Martin s'exprime de la manière suivante : « C'est à ce sacerdoce qu'aurait dû appartenir la manifestation de toutes les merveilles et de toutes les lumières dont le cœur et l'esprit de l'homme auraient un si pressant besoin. » (Paris, 1802, in-8o, préface, p. 3)], c'est-à-dire, en d'autres termes, que Dieu n'a pas su établir dans sa religion un sacerdoce tel qu'il aurait dû être pour remplir ses vues divines. » (J. de Maistre, Soirées de Saint-Pétersbourg, XIe Entretien.)

 

3. « La pensée religieuse de Saint-Martin repousse même les formes religieuses, notamment les sacrements de l’Eglise, sauf à les priver de toute forme, voire de l’Eglise. Mais nul disciple du théosophe d’Amboise ne se croit contraint à refuser l’Eglise et ses sacrements. Il apprendra, au contraire, ce que Martines et Saint-Martin ignoraient, ce qu’est l’Eglise et ce que sont les sacrements. » Cf. R. Amadou, in Introduction, Traité sur la réintégration des êtres, Collection martiniste, 1995, p. 37.

 

 

mardi, 01 septembre 2009

La Sophia et ses divins mystères

Vient de paraître aux éditions Arma Artis 

 

 

 

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Jean-Marc Vivenza, La Sophia et ses divins mystères, Arma Artis,

septembre 2009, 71 pages. 

 

 

 

 

Extraits

 

 

                      La Sagesse, Sophia ou « éternelle SOPHIE », dont Louis-Claude de Saint-Martin a très souvent, dans son œuvre [1], évoqué l’importance spirituelle, occupe une place centrale dans l’économie de la Révélation judéo-chrétienne et, depuis l’origine la plus lointaine, après avoir traversé les traditions de l’Egypte et de la Mésopotamie [2], est intimement associée à l’activité divine dans les livres sapientiaux de la Bible, des Proverbes à l’Ecclésiastique.

 

                       Dès les premiers commencements nous la voyons présente aux côtés de l’Eternel, s’imposant dans son rôle essentiel et invisible, ainsi que nous l’expose le Livre des Proverbes de Salomon, fils de David, roi d’Israël.

 

                       [...]

 

                        Pénétrant toute réalité, elle habite les cœurs en tant que pur reflet de la Lumière divine, c’est la sainte auxiliaire du Plan divin, la pieuse servante du Seigneur collaborant depuis l’origine des choses, visibles et invisibles, à l’œuvre créatrice, la féconde dispensatrice des grâces vivifiantes répondant, avec une docilité parfaite et une doux acquiescement, aux volontés célestes.

 

                         Poursuivant son œuvre d’assistance auprès de Dieu, elle est, effectivement, « l’ouvrière de toutes choses », dominant la création et surplombant  l’univers de sa bienveillante et amoureuse protection ; Dieu agit par elle, n’oublions pas, comme il agit par la puissance mystérieuse de son Esprit : « Et ta volonté, qui l’aurait connue, si toi-même n’avais donné la Sagesse et n’avais envoyé d’en-haut ton Esprit-Saint ? » (Sagesse, IX, 17). Il semble donc, si l’on veut bien y songer un instant avec un minimum d’attention, que du point de vue de notre relation à Dieu, cela soit parfaitement identique que d’obéir à la Sagesse, de se soumettre à ses vues, d’avoir confiance en son action bienfaisante, de s’ouvrir sincèrement à son influence secrète, que d’accueillir, avec humilité, l’Esprit du Très Haut [3].

                       

                                        [...]

 

                         Saint Augustin dira que la Sagesse, pour la créature, est la contemplation de la vérité, lui permettant de recevoir la ressemblance de Dieu [4] ; saint Grégoire de Naziance affirmera qu’elle seule est capable de rendre notre âme pure devant Dieu, et par cette pureté, nous unir à celui qui est pur, nous conformant ainsi à la sainteté du Saint des Saints. Théophile d’Antioche, saint Clément d’Alexandrie, puis Irénée de Lyon, identifieront tout à la fois le Fils et l’Esprit Saint à la Sophia. Irénée écrit, pour ce qui le concerne, en évoquant le Père : « Il a fait toutes choses par lui-même, c’est-à-dire par son Verbe et par sa Sagesse. » [5] ;  et encore : « Celui qui nous a faits et modelés, qui a insufflé en nous un souffle de vie et qui nous nourrit par la création, ayant tout affermi par son Verbe et tout coordonné par sa Sagesse, Celui-là est le seul vrai Dieu.» [6]

 

                             Il est à noter que le courant gnostique fit de la Sagesse, dans ses très nombreux écrits, un « éon », l’idée de Sagesse s’imposant avec une rare force insistante dans les textes de ce courant : « L’idée de la sagesse, de la Sophia, devient, dans la gnose, une entité spirituelle femelle, susceptible d’être vue, et, inversement, la personne du Fils de Dieu céleste pourra devenir la pure Idée absolument impersonnelle du Logos. » [7]

 

                           La Sophia, pour les gnostiques, est ainsi une entité présente en mode d’immanence qui pénètre l’ensemble de la réalité du monde visible, l’agent actif qui s’établit dans une correspondance secrète et intime avec le Logos.

 

                          [...]

 

 

« Vous adorez ce que vous ne connaissez pas,

Nous nous adorons ce que nous connaissons… »

 

(Jean 14, 22)

 

 

Notes.

 

[1] « Quand je me suis approché de la Sagesse, j'ai senti que l'homme qui aurait le bonheur de s'en remplir n'aurait d'indifférence pour rien, qu'il donnerait à chaque chose le degré d'intérêt qui leur appartient, à César ce qui est à César, à Dieu ce qui est à Dieu, car il comprendrait trop de quelle importance seraient les mécomptes dans cette sorte de calcul. » (Mon portrait historique et philosophique, [329], op.cit, pp. 172-173.)

 

[2] Connue en Assyrie sous le nom de «  », la Sagesse sera désignée en Egypte en tant que « Maât », soit, sous les traits de la célèbre déesse symbolisant l’ordre et la justice, une sagesse d’essence effectivement incréée, ceci dit sans minorer le fait que de nombreux écrits, comme les instructions D’Amen-Em-Opet, ou le « Livre des Morts », recèlent des éléments qui ne sont pas sans préfigurer la figure de la Sagesse qui se laissera découvrir dans les textes sapientiaux plus tardifs.

 

[3] Le Livre de Baruch, de l’hébreu « Baroukh » qui signifie le « Béni », attribué à Baruch ben Neria, c’est-à-dire l'ami et le secrétaire de Jérémie selon la tradition du Tanakh [Tanakh, est un acronyme : תנ״ך qui désigne la Bible hébraïque contenant la Torah (la Loi ou Pentateuque), les Nevi’im (les Prophètes), les Ketouvim (les Ecrits)]. Ce Livre, qui comporte essentiellement des prophéties qui proviennent de la période de l’exil à Babylone, dont le style et l’éloquence enthousiasmèrent Jean de La Fontaine (1621-1695), est un apocryphe que l’ont dit être du début du VIe siècle avant J.-C., mais qui ne fut sans doute rédigé que vers le IIe siècle, évoque, en quelques passages intéressants, la figure de la Sagesse, et nous montre sa place significative dans la pensée du judaïsme ancien :  « … Tu as délaissé la source de la Sagesse. Si tu avais suivi le chemin de Dieu, tu habiterais dans la paix pour toujours. Apprends où est le discernement, où est la force, où est le savoir pour connaître en même temps où sont la longévité et la vie, où sont la lumière des yeux et la paix. Qui a trouvé la résidence de la Sagesse et qui est entré dans ses trésors? […] La Sagesse c'est le livre des commandements de Dieu c'est la Loi qui existe pour toujours; tous ceux qui s'attachent à elle iront à la vie, mais ceux qui l'abandonnent mourront. Retourne-toi, Jacob, et saisis-la; fais route vers la clarté, à la rencontre de sa lumière. »  (Baruch 3, 12-15 ; 4, 1-2).

 

[4] « Sapientia est contemplatio veritatis, pacificans totum hominem, et suscipiens similitudinem. » (Lib. I de Serm. Domini in monte).

 

[5] Irénée de Lyon, Contre les hérésies, II, 30, 9, Cerf, 1985, p. 254.

 

[6] Ibid., III, 24, 2, p. 396.

 

[7] H. Leisegang, La Gnose, Payot, 1971, p. 15.