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mardi, 08 mai 2012

Jean-Baptiste Willermoz et l'esprit du Régime Ecossais Rectifié

La conception willermozienne de « l’Ordre » 

Jean-Marc Vivenza

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Le système pensé par Jean-Baptiste Willermoz,

repose sur un Ordre de chevalerie

qui ne fait pas que "couronner" l’édifice 

du Régime Ecossais Rectifié,

il lui confère son essence, son esprit et sa vie.

 

 

 

 

franc-maçonnerie,histoire,illuminisme,ésotérisme,théosophie,spiritualitéDu point de vue historique, si l’on veut comprendre ce que représente, tant dans son originalité que sa finalité, l’Ordre des Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte, il convient tout d’abord de souligner que  les décisions qui seront prises lors du Convent des Gaules en 1778, sont véritablement à l’origine du Rite, ou plus exactement du « Régime » Ecossais Rectifié, transformant, réformant et, en effet, « rectifiant » en profondeur la Stricte Observance dite  « Templière » [1] nouveau Régime, ou système pensé et voulu par Jean-Baptiste Willermoz, dont toute la structure repose précisément sur son Ordre de chevalerie qui ne couronne pas l’édifice comme on le dit trop souvent même si l’image n’est point entièrement inexacte, mais l’encadre, le fédère le gère et le dirige dans l’ensemble de ses établissements et classes, mais surtout, et c’est là le principal, lui confère son essence, son esprit et sa vie.

 

I. Le convent des Gaules et son rôle     

    

Cet Ordre des Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte prit naissance en 1778 à Lyon, lors d’un Convent général de la Stricte Observance qui avait pour mission d’arrêter une position ferme vis-à-vis des points problématiques qui étaient apparus comme un facteur de nombreuses méprises et d’interprétations discutables parmi les frères des Provinces allemandes et françaises.

  

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Karl Gotthelf von Hund und Altengrotkau (1722-1776)

 

Willermoz trouva dans la Stricte Observance,

une structure incomparablement plus stable

que celle de l’Ordre des Elus Coëns.

 

 

 

 

franc-maçonnerie,histoire,illuminisme,ésotérisme,théosophie,spiritualitéEffectivement, Jean-Baptiste Willermoz bien que trouvant dans la Stricte Observance un cadre très solide, une structure évidemment organisée et incomparablement plus stable que celles de l’Ordre Chevaliers Maçon Elus Coëns de l’Univers à l’intérieur duquel il se trouvait jusqu’alors et exerçait des responsabilités, mais dont il n’avait eu de cesse de se lamenter depuis 1767 du désordre qu’il y régnait, ressentait  néanmoins comme un vide, une limite dont les illusoires prétentions présentées comme étant les objectifs secrets et ultimes de la maçonnerie et, en particulier, parmi bien d’autres, la réédification de l’Ordre du Temple, lui apparaissaient comme extrêmement dérisoires et fort maigres  du point de vue initiatique.

 

II. Des élus coëns à la Stricte Observance

 

Après sa réception en avril 1767 dans l’Ordre coën, Willermoz revint à Lyon avec le grade de Commandeur d'Orient et d'Occident, mais surtout avec le titre d'Inspecteur général de l'Ordre [cf. Bibl. Lyon, ms. 5471, pièce 2, juin 1767], c’est-à-dire ayant la responsabilité de tous les Temples placés sous la juridiction du Tribunal Souverain, instance suprême des coëns qui siégeait à Versailles, titre qu’il conserva jusqu’au départ de Martinès pour Port-au-Prince en 1772. Mais l’Ordre Coën, était désorganisé, les rituels toujours désespérément incomplets, les instructions inachevées, les catéchismes manquants ; pire des conflits perturbants étaient apparus au sommet de l’Ordre, notamment avec Bacon de la Chevalerie, Substitut Universel destitué en 1772 par Martinès, ce qui troubla fort Willermoz.

 

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L’Ordre des élus coëns, était désorganisé,

les rituels toujours désespérément incomplets,

les instructions inachevées,

les catéchismes manquants.

 

 

Ceci explique pourquoi le lyonnais s’était décidé le 18 décembre 1772, afin de remédier à la situation inconfortable devant laquelle il se trouvait, et alors qu’il avait la responsabilité des frères de La Bienfaisance, de se tourner vers une organisation dont beaucoup de ses amis disaient le plus grand bien en écrivant une longue lettre au baron de Hund à cette époque encore Grand Maître de la Stricte Observance qui bénéficiait d’une réputation fondée de rigueur. Il fit parvenir sa missive, par l’intermédiaire du baron de Landsperge de la loge « La Candeur » de Strasbourg, dans laquelle il exposait de manière très détaillée son itinéraire maçonnique, « insistant sur ses longues recherches auxquelles il s’était livré pour découvrir l’essence du secret maçonnique » évoquant, en des termes obscurs et extrêmement enrobés, les « Elus Coëns ». Il concluait en proposant une alliance, et demandait clairement un rattachement de La Bienfaisance à la Stricte Observance.

 

Renonçant préalablement à la « filiation templière, à sa succession et à sa restauration matérielle » contrairement à ce que le baron de Hund avait établi comme but et objectif de son système, le Convent des Gaules rejeta donc dans un même mouvement réformateur l’utilisation de l’ancienne désignation de « Stricte Observance » et proposa l’adoption du nom suivant : « Ordre des Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte ».

 

III. L’essence de la « rectification »

 

 

Non content d’adopter de nouveaux rituels pour les quatre premiers grades,  - alors que la Préfecture de Zurich se voyait élevée au rang de « Prieuré d’Helvétie » [3] - les rituels qui portent d’ailleurs la marque extrêmement palpable des influences spirituelles de Willermoz, le Convent s’acheva en publiant deux textes essentiels : le « Code Maçonnique des loges Réunies et Rectifiées de France », et le « Code Général des Règlements de l’Ordre des Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte ».

 

 

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Le Régime Rectifié eut l’ambition

de réformer et de « rectifier » la Franc-maçonnerie,

afin de lui transmettre les bienfaisantes lumières

de la doctrine de la réintégration "christianisée",

qui éclaire d’une manière unique

ce que fut l’homme à son origine,

son état actuel et sa destination future.

 

  

franc-maçonnerie,histoire,illuminisme,ésotérisme,théosophie,spiritualitéOn peut donc dire que le Convent des Gaules, qui se déroula de novembre à décembre 1778 à Lyon, dans ses décisions, établissait et constituait un Rite fondé sur quatre grades symboliques, conduisant à un Ordre de Chevalerie, dit « Ordre Intérieur », formé des Ecuyers Novices et des Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte, Ordre Intérieur auquel était adjoint un classe secrète, dite « non-ostensible »,  de Chevaliers Profès et Grands Profès [4], établissant un nouveau système absolument original et novateur, extrêmement éloigné, même s’il en conservait plus ou moins le cadre général extérieur, de ce qu’avait été la Stricte Observance, mais également l’ensemble de la franc-maçonnerie, que le Régime nouvellement établi avait l’ambition de réformer et de « rectifier » afin de lui transmettre les bienfaisantes lumières de la doctrine de la réintégration christianisée qui éclaire d’une manière unique ce que fut l’homme à son origine, son état actuel et sa destination future, conférant ainsi un caractère absolument original au Régime Ecossais Rectifié, et surtout expliquant au regard des critères martinéziens, sa nature dite « non-apocryphe ». [4]

 

IV. Le projet fondateur de Jean-Baptiste Willermoz

 

 

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Le but de Willermoz était clair :

rétablir l’unité de la Maçonnerie

sur un fondement initiatique véritable,

c'est-à-dire dépositaire de la science religieuse de l'homme,

que seul possédait le Régime Rectifié,

lui conférant ainsi un caractère "non-apocryphe".

 

 

Les intentions de Willermoz seront clairement affichées lors de ce Convent fondateur : rétablir l’unité de la Maçonnerie sur un fondement initiatique véritable, c’est-à-dire, selon lui, celui de la doctrine de la réintégration cependant christianisée, c’est-à-dire purifiée des erreurs théologiques de Martinès de Pasqually, afin de faire cesser la confusion initiatique et revenir au dépôt primitif qui est en sa nature spécifique intangible la science religieuse de l'homme, dépôt primitif oublié, ignoré ou perdu par la franc-maçonnerie andersonienne.

 

Il l’explique en ces termes dans le préambule du Code Maçonnique des Loges Réunies et Rectifiées de France de 1778, dont chaque mot possède son importance : « Quelques Maçons plus zélés qu'éclairés mais trop judicieux pour se nourrir longtemps de chimères, et lassés d'une anarchie dont ils sentaient le vice, firent des efforts pour se soustraire à un joug aussi avilissant. Des Loges entières dans diverses contrées, sentant la nécessité d'un centre commun, dépositaire d'une autorité législative, se réunirent et coopérèrent à la formation de divers grands Orients. C'était déjà de leur part un grand pas vers la lumière ; mais à défaut d'en connaître le vrai point central et le dépôt des lois primitives, elles suppléèrent au régime fondamental par des régimes arbitraires particuliers ou nationaux, par des lois qui ont pu s'y adapter. Elles ont eu le mérite d'opposer un frein à la licence destructive, qui dominait partout, mais ne tenant point à la chaîne générale, elles en ont rompu l'unité en variant les systèmes. » [6]

 

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Le principe du Régime Ecossais Rectifié

est intangible et catégorique :

c’est « l’Ordre », et non une structure obédientielle,

qui légitime et fonde la régularité des loges

et de tout le système initiatique.

 

 

  

Ces propos préliminaires ne manquent pas d’intérêt. Mais ce qui suit est plus encore crucial dans l’explication du projet : « Des Maçons de diverses contrées de France, convaincus que la prospérité et la stabilité de l'Ordre Maçonnique dépendaient entièrement du rétablissement de cette unité primitive, ne trouvant point chez ceux qui ont voulu se l'approprier, les signes qui doivent la caractériser, et enhardis dans leurs recherches par ce qu'ils avaient appris sur l'ancienneté de l'Ordre des Francs-Maçons, fondé sur la tradition la plus constante, sont enfin parvenus à en découvrir le berceau ; avec du zèle etde la persévérance, ils ont surmonté tous les obstacles, et en participant aux avantages d'une administration sage et éclairée, ils ont eu le bonheur de retrouver les traces précieuses de l'ancienneté et du but de la Maçonnerie. » [7] Et c’est alors que fut édictée une loi qui deviendra le principe même du Régime Ecossais Rectifié : c’est « l’Ordre », et non quelque structure obédientielle, qui légitime et fonde la régularité des loges : « Les Loges ne sont que des sociétés particulières, subordonnées à la société générale, qui leur donne l'existence et les pouvoirs nécessaires pour la représenter dans cette partie d'autorité qu'elle leur confie ; que cette autorité partielle émane de celle qui réside essentiellement dans le centre commun et général de l'Ordre…. » [8]

 

 

V.La mission de l’Ordre rectifié

  

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Le Régime Rectifié,

travaille à la réédification du vrai Temple

qui n’est point fait de mains d’homme…

 

 

franc-maçonnerie,histoire,illuminisme,ésotérisme,théosophie,spiritualitéA ce titre, et on en comprend aisément la raison, la constitution d'unfranc-maçonnerie,histoire,illuminisme,ésotérisme,théosophie,spiritualité « Ordre », porteur et héritier d’une longue tradition gage de vérité, s'imposait pour Jean-Baptiste Willermoz, afin que soit offert aux hommes, et en particulier aux maçons possédant une sincère noblesse de cœur mais cependant désorientés au sein de temps incrédules et corrompus, de participer à l'œuvre salutaire de réarmement spirituel et religieux, à la reconstruction des fondations du vrai Temple qui n’est point fait de mains d’homme, et accomplir, par là même, l'impérieux devoir imposé à ceux qui ne peuvent accepter, ou qui souffrent, de croupir dans le marasme existentiel sans chercher à s'extraire de la geôle dans laquelle ils furent enfermés en venant en ce monde ; lieu inquiétant dominé par celui qui en est le prince, et qui détient sur ces domaines périlleux la gloire et l'autorité (Luc 4, 6).

 

Mais cette transformation, « opérée » par la foi en la Parole de Vérité, et dont la responsabilité est confiée à l’Ordre, encore faut-il que cet « Ordre » soit en mesure de l’accomplir, ou tout au moins de la rendre possible. Partant du principe que l’homme, au sens générique du terme, ne s’est pas conservé dans l’état qui était le sien à l’origine, constat préliminaire humiliant, il convenait d'établir, pour répondre à une situation insupportable, une sorte de stratégie à visée réparatrice qui aurait pour fonction de permettre le passage des ténèbres à la Lumière par la pratique constante et méthodique des vertus cardinales et théologales, afin que certaines âmes choisies, pour lesquelles il fallait des secours spéciaux pour progresser vers un nouvel état d’être.

 

 

VI. La Chevalerie spirituelle

 

Ainsi s’imposait que puisse être érigé un Ordre initiatique d’essence chevaleresque, mais d’une chevalerie toute spirituelle car destinée à livrer une bataille subtile se situant dans l’invisible, capable de lutter, non pour rétablir un Ordre matériel disparu à la faveur de l’Histoire au XIIIe siècle, mais contre les reliquats de la dégradation originelle, en engageant un combat susceptible de réduire et abattre les forces malsaines qui enserrent les êtres dans les obscurs cachots du domaine des ombres depuis la Chute.

 

 Revenant, dans la succession des grades, avec un sens consommé de la pédagogie sur les grandes lignes de l'Histoire universelle, Jean-Baptiste Willermoz, qui observera sur ce point une grande fidélité à l'égard de l'enseignement de Martinès de Pasqually d'autant que ce dernier se fondait et s'appuyait dans l'exposé de sa doctrine sur le texte et la lettre de la Sainte Ecriture, engagera toute la perspective de son système en une subtile et efficace œuvre de régénération, suivant quasiment pas à pas les différentes étapes qui virent Adam être dépossédé de son état glorieux, puis expulsé de l'Eden pour venir endurer en ce monde ténébreux l'éprouvante douleur d'un exil, ce qui lui vaudra, de par une pénible expiation tout d'abord subie mais que tout homme aura la nécessité d'accepter et de mettre en œuvre pour pouvoir collaborer au lent travail de purification, ceci afin de bénéficier de la grâce salvatrice du Divin Réparateur offerte aujourd'hui depuis le Calvaire, gratuitement et librement à toute créature désireuse de retrouver par la foi le chemin qui conduit à l'ineffable communion avec l'Eternel.

 

adhuc stat RER.jpg

La colonne brisée du 1er grade

de la Stricte Observance,

devint pour Jean-Baptiste Willermoz

l’image de l’homme dont la partie céleste a été abîmée,

et qu’il faut travailler à réédifier.

 

 

A cet égard, on sait par exemple que la colonne brisée, présente au premier grade d’Apprenti franc-maçon du Régime Ecossais Rectifié à laquelle est jointe la devise « Adhuc Stat » - qui provient comme nous l’apprennent les documents de la Stricte Observance où elle symbolisait à l’origine l’Ordre du Temple décapité mais qui restait solide sur sa base, l’objectif pour l’Ordre allemand étant de reconstruire cette colonne, c’est-à-dire l’Ordre du Temple - Jean-Baptiste Willermoz souhaita lui donner une toute autre signification.

 

Elle symboliserait dorénavant  pour lui, et depuis lors pour le Régime rectifié, la chute de l’homme, et devint l’image de l’homme dont la nature a été abîmée par la Chute, et qu’il faut travailler à restaurer, à reconstruire, car la grande vérité du Régime Ecossais Rectifié, que ne cessent de rappeler ses rituels, c’est que l’homme aussi est un Temple, conformément à la parole de l’apôtre Paul dans sa première Epître aux Corinthiens : « Ne savez-vous pas que vous êtes le temple de Dieu, et que l’Esprit de Dieu habite en vous ? » (I Corinthiens III, 16) [9]

 

 

VII. Un combat dans les régions célestes

 

L’Ordre des Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte, sera ainsi conçu pour être l’écrin de l’Ordre mystérieux qui est l’essence même du Régime rectifié, sa substance intérieure secrète. Ses travaux se dérouleront dans l’invisible et auront pour objet l’étude et à la conservation de la doctrine de la réintégration dont l'Ordre est le dépositaire de par l’Histoire, doctrine sacrée qui a un but essentiel et très élevé que peu d'hommes sont dignes de connaître. Willermoz écrira du Haut et Saint Ordre : « Son origine est si reculée, qu'elle se perd dans la nuit des siècles ; tout ce que peut l'institution maçonnique, c'est d'aider à remonter jusqu'à cet Ordre primitif,qu'on doit regarder comme le principe de la franc-maçonnerie ; c'est une source précieuse, ignorée de la multitude, mais qui ne saurait être perdue : l'un est la Chose même, l'autre n'est que le moyen d'y atteindre.» [10]

 

 

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Les travaux de l’Ordre

se déroulent dans l’invisible,

et ont pour objet

l’étude et à la conservation de la doctrine

de la réintégration christianisée lors des "leçons de Lyon",

dont le Régime Rectifié

est le dépositaire de par l’Histoire.

 

 

 

franc-maçonnerie,histoire,illuminisme,ésotérisme,théosophie,spiritualitéCet Ordre, mystérieux s’il en est,  ce « Haut et Saint Ordre » qui « se plaît à répandre de temps en temps quelques rayons de lumière » afin d’éclairer ceux qui cherchent dans les ténèbres pour qu’ils s’approchent de la Vérité, détient, secrètement, quelques précieuses connaissances sur la « Chose même », selon la judicieuse expression choisie par Willermoz pour désigner une réalité qui a son séjour dans l’Invisible, « Chose » qui est, et elle seule uniquement, détentrice des promesses de l'espérance de la vie éternelle et de notre pleine et entière participation à la nature divine.

 

L’Ordre, du point de vue rectifié, lorsqu’on y fait allusion, entendu dans son principe le plus profond, le plus authentique, ne réfère donc pas à une structure administrative et temporelle, mais relève d’une dimension purement spirituelle dont l’Ordre des Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte a le devoir de protéger l’existence, et de défense contre  les forces de l’Adversaire. Et cette responsabilité exige un engagement intérieur d’une nature toute spéciale, puisque le type de lutte dans laquelle est placé le Chevaliers de la Cité Sainte, est une lutte qui se déroule principalement dans les régions célestes.

 

VIII.  « Faire remonter du Porche au Sanctuaire ».

 

C’est pourquoi, même si l'on n’en comprend pas toujours entièrement les enjeux et la finalité ultime, il est clair, pour ceux qui se penchent avec attention sur ce système, que le Régime Ecossais Rectifié oblige à un questionnement, un retournement,  une réorientation intérieure complète comme l’indique explicitement la Règle maçonnique : « Elève souvent ton âme au-dessus des êtres matériels qui t’environnent, et jette un regard plein de désir dans les régions supérieures qui sont ton héritage et ta vraie patrie. Fais à ce Dieu le sacrifice de ta volonté et de tes désirs, rends-toi digne de ses influences vivifiantes, remplis les lois qu’il voulut que tu accomplisses comme homme dans ta carrière terrestre. Plaire à ton Dieu, voilà ton bonheur ; être réuni à jamais à Lui, voilà toute ton ambition, la boussole de tes actions.» [11]

 

 

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La célébration à laquelle est convié

le Frère du Régime Rectifié,

est une célébration mystique

qui lui donnera de franchir la porte du Sanctuaire

et de relever l'autel des parfums

afin d’y offrir son encens à l'Eternel.

 

 

 

 

franc-maçonnerie,histoire,illuminisme,ésotérisme,théosophie,spiritualitéLes progressives opérations de purification que se propose de réaliser le Régime, en prenant le temps qu'il convient en ces domaines qui échappent au temps mondain, respectant bien évidemment les capacités et l'économie particulière de chacun, sont loin d'être négligeables puisqu’elles interviennent directement dans l'éventuelle célébration à laquelle est convié le disciple du Divin Réparateur, célébration mystique qui lui donnera de franchir, si le Ciel le permet, la porte du Sanctuaire et de relever l'autel des parfums afin d’y offrir son encens à l'Eternel.

 

C’est ce que soutient explicitement Willermoz : « L'homme bien purifié est le seul grand prêtre qui puisse entrer dans le Sanctuaire de l'Intelligence, comprendre sa nature, se fortifier par elle, et rendre dans son propre Temple un hommage pur à celui dont il est l'image. Mais s'il néglige de se purifier avant de se placer devant cet autel, les ténèbres épaisses de la matière viennent l'aveugler, et il trouve la mort où il devait puiser la vie. » [12]

 

 

Conclusion : un autel habité par l’Esprit.

 

 

franc-maçonnerie,histoire,illuminisme,ésotérisme,théosophie,spiritualitéOr, pour rendre ce culte et le rétablir dans le Temple, pour allumer sur l'autel des holocaustes un Feu Nouveau, pour élever des parfums précieux vers l'Eternel, pour invoquer son Nom et célébrer sa Gloire, il s'agit, après avoir éprouvé et subi les douloureuses et éprouvantes marques de la purification, de « faire place à l'Esprit », de s'abandonner au secret et indicible pouvoir du Ciel, d'être sensible aux manifestations de la « Cause active et intelligente », au souffle du Seigneur, à ce signe, conféré aux élus du Très Haut symbolisant la pleine réalité de la « Présence » dans la secrète chambre du cœur. C'est pourquoi, dans sa grande sagesse et sa profonde compréhension des vérités divines, lui qui avait clairement entrevu que « le seul but de l'initiation est de faire remonter du Porche au Sanctuaire » et qui mit tout en œuvre, par pure charité et infatigable vocation, de sorte que soit proposée une effective voie de rétablissement aux enfants égarés par les illusions du siècle et les ruses de l'adversaire, le fondateur du Régime rectifié soutiendra : « Ce signe est la clé de toute la science. Il est l'accomplissement de toutes les figures que nous représente la Loi d'Alliance ou de Promesse. Il les explique toutes. Il nous figure cette colonne de nuée lumineuse qui marchait guidée par l'ange du Seigneur devant le camp des israélites pour les conduire dans la Terre promise.» [13]

 

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Les C.B.C.S. élèvent un nouvel édifice en leur cœur,

qui puisse échapper à la vindicte du temps

et à la folie des hommes,

en étant une demeure invisible,

un Temple « mystique ».

 

 

 

 

 

Le vœu de Willermoz, dans sa volonté de réforme et de rectification de la Stricte Observance, fut donc d'instituer un Ordre capable de répondre à l’exigence secrète de l'Evangile, d’édifier une authentique Chevalerie chrétienne se fixant pour objet, non la conquête des biens temporels, d'où son rejet des rêves chimériques de certains souhaitant que soit réédifié dans sa puissance initiale l'Ordre du Temple, mais que les « Pauvres Chevaliers du Christ » élèvent, au contraire, un nouvel édifice en leur cœur dédié à la Gloire de l'Eternel et consacré à l’adoration active du Père, édifice qui puisse échapper à la vindicte du temps et à la folie des hommes en étant une demeure invisible, un Temple « mystique », un Tabernacle sacré éclairé par la prière, un autel pur entièrement habité par l’Esprit, « Esprit » qui est le seul guide, l’instructeur, le bienveillant protecteur et la divine et sainte lumière de l’Ordre des Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte.

  

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A lire :

 

Jean-Baptiste WILLERMOZ

Fondateur du Régime Ecossais Rectifié

Jean-Marc Vivenza

Editions Signatura, 2012.

 

 

 

Notes.

 

1. La Maçonnerie écossaise avait développé en Allemagne un système fort original et très rigoureux baptisé « Stricte Observance. Ce système doit à peu près tout à un seul homme, précisément au Reichsfreiherr, c’est-à-dire au baron d’Empire Karl Gotthelf von Hund und Altengrotkau, seigneur de Lipse, chambellan de Son Altessse Sérénissime l’Electeur de Cologne et de l’Electeur de Saxe, conseiller d’Auguste III de Pologne. Initié à l’âge de dix neuf ans à Francfort, c’est lors de son séjour à Paris, entre décembre 1742 et septembre 1743 qu’il se convertit au catholicisme et que, selon ses dires, il fut reçu dans un « Chapitre Templier », en présence de Lord Kilmarnock, par un étrange et mystérieux Chevalier nommé Eques a Penna Rubra (Chevalier au plumet rouge), dont il eut l’intime conviction qu’il s’agissait en réalité du prétendant Stuart, Charles Edouard ou Jacques III, Grand Maître de l’Ordre de Jérusalem, qui le nomma à cette occasion Grand Maître de la VIIIe Province.

 

2. Si le Convent compta treize séances, ce fut dès la première que Turkheim et Willermoz soumirent à l’adoption des suffrages de l’assemblée des frères le nouveau nom « d’Ordre des Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte ». Alice Joly précise, s’appuyant sur un document faisant état des délibérations [BM Lyon, ms. 5479] : « Qui eut l’idée de ce nom ? Une chose est certaine, c’est qu’il était avant l’ouverture des débats déjà choisi et accepté par les promoteurs de la réforme. (…) La loge de Willermoz s’appelait « la Bienfaisance », mais on a remarqué qu’un grade de Chevalier Bienfaisant existait déjà dans la loge de Saint-Théodore de Metz, et qu'il y avait en Suisse un système Écossais qui révérait comme patron Saint Martin, le soldat romain au cœur charitable. Si nous en croyons les souvenirs de Paganuccice seraient ces influences, probablement représentées par Saltzman, qui auraient fait choisir le nouveau titre. Il était fait pour convenir également aux desseins de Willermoz car il évoquait les Templiers sans les nommer, et donnait aux Chevaliers une vague et idéale patrie, qui pouvait être tout aussi bien Rome, centre de la chrétienté, Jérusalem, où s’éleva le temple de  Salomon et où Jésus-Christ fut crucifié, que la cité céleste immatérielle, espoir et but suprême de tout effort mystique. » (A. Joly, Un mystique lyonnais et les secrets de la franc-maçonnerie, Protat frères, 1938, pp. 110-111)

 

 

3. L’histoire retiendra que ce Prieuré installé le 14 août 1779, sera celui qui veillera sur la conservation du Régime Rectifié, après sa quasi extinction en France au XIXe siècle, et qui contribuera à son réveil dans sa terre d’origine au début du XXe siècle en transmettant, en 1910, à Camille Savoire et Pierre de Ribaucourt les éléments initiatiques indispensables à sa réédification.

 

4. Georg Kloss résume, dans son Histoire de la Franc-maçonnerie en France (1852-1853), en une phrase heureuse l'origine et la nature des deux professions : « Quand Willermoz modifia en 1778 au Convent de Lyon le Rituel de la Stricte Observance, il y ajouta les deux grades théosophiques de Chevalier Profès et Grand Profès, dans lesquels étaient élaborées les idées de Martinez Pasqualis, mais purifiées et anoblies. La pierre de fond en était le Traité de la Réintégration.» (Cf. G. Van Rijnberk, Martines de Pasuqally. Sa vie, son oeuvre, son ordre, Derain-Raclet, 1938, tome 1er, p. 102).

 

5. « La Grande Profession conserve en son entier le dépôt de la doctrine de la réintégration, voilà qui la définit philosophiquement. Le Régime ou le Rite écossais rectifié, dans la foulée énigmatique de Martines de Pasqually et sous l’action de Jean-Baptiste Willermoz, a spécifié la science spécifique de la franc-maçonnerie – qui est ‘‘la science de l’homme’’, selon Joseph de Maistre – en la doctrine de la réintégration, commune aux élus cohen, à Louis-Claude de Saint-Martin et aux ordres martinistes dignes de ce nom. »  (R. Amadou,  Martinisme, CIREM, 1997, pp. 37 & 40). L’idée même de « substitution » du Régime Rectifié à l’Ordre de élus coëns est nettement définie par Robert Amadou : « De par la volonté de Willermoz, son auteur et son metteur en scène, à visage presque découvert, l'Ordre substitué dispense la partie scientifique de la maçonnerie primitive, la science religieuse de l'homme, qui transite par le monde et que Dieu aime, la réintégration du créé dans le néant et des émanés en leur source éternelle. Parce qu'elle est science de l'homme et science non humaine cette science est universelle.. » (R. Amadou, Préface aux Leçons de Lyon, Dervy, 1999, p. 28 ; p. 58).

 

6. Code Maçonnique des Loges Réunies et Rectifiées de France, Tel qu’il a été approuvé par les Députés des Directoires au Convent  National de Lyon 5778.

 

7. Ibid.

 

8. Ibid.

 

9. La colonne brisée, au premier grade de l’Ordre rappelle la perte des propriétés primitives d’Adam.

 

10. Bibliothèque Municipale de Lyon, Instruction pour le grade d’Ecuyer Novice,  ms 1778.

 

11. Rituel  du Grade d’Apprenti, Règle maçonnique.

 

12. Bibliothèque Municipale de Lyon, Instruction secrète,  ms 5475,  pièce 2.

 

13. Bibliothèque Nationale de Paris, Doctrine de Moïse, FM 508, 2e Cahier B.

 

  

vendredi, 09 décembre 2011

Le sacerdoce selon Louis-Claude de Saint-Martin

entrer des mots clefs

« La première Religion de l’homme étant invariable,

il est, malgré sa chute, assujetti aux mêmes devoirs ;

 mais comme il a changé de climat,

il a fallu aussi qu’il changeât de Loi

pour se diriger dans l’exercice de sa Religion.»

Louis-Claude de Saint-Martin

 

 

entrer des mots clefsLa question du sacerdoce est l’une des plus importantes, des plus solennelles qui soient, elle touche au culte que l’homme a à rendre à Dieu, car l’homme, en effet, est à la suite du Divin Réparateur, prêtre, prophète et roi, il a donc une fonction sacerdotale à accomplir [1].

 

 

I. Nature du culte de l’homme

 

                     Le culte qu'il incombait à l'homme de célébrer primitivement n'a pas changé du point de vue de sa perspective, même si sa forme, de par la force des choses, a été nécessairement modifiée, en effet : « La première Religion de l’homme étant invariable, il est, malgré sa chute, assujetti aux mêmes devoirs ; mais comme il a changé de climat, il a fallu aussi qu’il changeât de Loi pour se diriger dans l’exercice de sa Religion. Or, ce changement n’est autre chose que de s’être soumis à la nécessité d’employer des moyens sensibles pour un culte qui ne devait jamais les connaître. Néanmoins comme ces moyens se présentent naturellement à lui, il n’a que très peu de soins à donner pour les chercher, mais beaucoup plus, il est vrai, pour les faire valoir et s’en servir avec succès. Premièrement, il ne peut faire un pas sans rencontrer son Autel ; et cet Autel est toujours garni de Lampes qui ne s’éteignent point, et qui subsisteront aussi longtemps que l’Autel même. En second lieu, il porte toujours l’encens avec lui, en sorte qu’à tous les instants il peut se livrer aux actes de sa Religion. » (Des erreurs et de la vérité.)

 

 

 

entrer des mots clefs

 

 « L’homme ne peut faire un pas sans rencontrer son Autel ;

et cet Autel est toujours garni de Lampes qui ne s’éteignent point,

et qui subsisteront aussi longtemps que l’Autel même.

En second lieu, il porte toujours l’encens avec lui,

en sorte qu’à tous les instants il peut se livrer aux actes de sa Religion. »

 

 

                 Indéniablement, il n'y a pas de chemin plus important, d'autre voie, d'autre initiation supérieure à celle que de célébrer sur notre « Autel », dans l'invisibilité et le silence du cœur, les louanges de l'Eternel, nous éclairant seulement avec cette lampe sacrée comportant sept splendides lumières, et d'élever lentement vers le Ciel notre pur encens de reconnaissance, pour la plus grande gloire de Dieu : « le Père de Notre Seigneur Jésus-Christ, qui nous a béni de toutes bénédictions spirituelles dans les lieux célestes en Christ…» (Ephésiens, 1, 3). Cette « révélation », cet enseignement enfin dévoilé, correspondent à ce que Saint-Martin nomme la « troisième époque », c'est-à-dire le temps où la Vérité, par les bienfaits qu'elle prodigue à l'homme, « l'anime de la même unité, et l'assure de la même immortalité ». 

 

                Le Philosophe Inconnu, comme il le fit souvent dans ses ouvrages, et qui plus est encouragé par les paroles merveilleuses du Seigneur, s'exprime ouvertement avec son disciple et lui donne, ou, plus exactement, lui confie le secret qui résume toute l'initiation saint-martiniste, lui disant par delà les siècles, qui de toute manière ne comptent pas du point de vue de l'éternité, ces précieuses vérités : « Apprend [que ton] Être intellectuel [est] le véritable temple ; que les flambeaux qui le doivent éclairer sont les lumières de la pensée qui l'environnent et le suivent partout ; que le sacrificateur c'est ta confiance dans l'existence nécessaire du Principe de l'ordre de la vie ; c'est cette persuasion brûlante et féconde devant qui la mort et les ténèbres disparaissent ; que les parfums et les offrandes, c'est [ta] prière, c'est [ton] désir et [ton] autel pour le règne de l'exclusive unité. » (Le Tableau naturel, XVII).

 

 

II. Le Sacerdoce de l’Eglise et Saint-Martin

 

 

              On sait la méfiance, pour ne pas dire plus, que manifesta Saint-Martin à diverses occasions vis-à-vis de la prêtrise transmise par l'Eglise visible du Christ, et la sévérité de ses virulentes critiques à l'égard d'un sacerdoce bien loin de répondre aux exigences spirituelles que l'on est en droit d'attendre de la part des ministres de l'Eternel, dont la manifestation la plus symbolique semble avoir été, selon certains son refus d'accepter la présence d'un prêtre à son chevet au moment de quitter cette terre [2].

 

entrer des mots clefsToutefois les pages les plus dures, et sans doute les plus célèbres de Saint-Martin, furent publiées en 1802 dans le Ministère de l'homme-esprit, témoignant d'une conviction depuis longtemps établie et qui dut même, selon toute probabilité, prendre naissance très tôt, dès l'époque (entre les années 1768 et 1774) où il étudiait et découvrait de nouvelles  lumières, à Bordeaux, aux côtés de son premier maître : Martinès de Pasqually.

 

                     Ce dernier, ne l'oublions pas, bien qu'exigeant de ses disciples une pleine et entière appartenance et communion avec l'Eglise catholique romaine pour pouvoir être admis dans l'Ordre des Chevaliers Maçons Elus Coëns de l'Univers, était également fort critique dans ses jugements en matière religieuse, et ne ménageait pas la virulence de ses attaques à l'égard des prêtres qu’il jugeait ignorants des mystères de leur propre sacerdoce.

 

III. La critique de Saint-Martin concerne toutes les Eglises

 

                   On a pu dire, pour expliquer l'attitude de Saint-Martin, qu'il méconnaissait la véritable Eglise n'ayant eu, selon cette thèse, devant ses yeux qu'un pâle reflet, voire une caricature de la fonction dévolue aux ministres effectifs de Jésus-Christ [3].

 

                     Il est évident que le XVIIIe siècle ne fut sans doute pas, pour le moins que l'on puisse dire, la plus grande période que connut l'Eglise catholique au cours de son histoire, mais l'argument ne nous apparaît pas pouvoir être accepté dans les termes, car si l’on peut lui accorder un éventuel crédit pour Martinès, il apparaît en revanche infondé de le postuler pour le théosophe d’Amboise.

 

 

entrer des mots clefs

 

 

                   En effet, Saint-Martin, fort instruit en ces domaines, pouvait aisément faire la distinction entre les défauts ponctuels, aussi criants fussent-ils, qu'il constatait autour de lui, et l'esprit qui présida à l'édification de la vénérable institution dont il était membre baptisé, connaissant parfaitement les richesses de son église, l'immense apport de son trésor spirituel qui se traduisit par un développement fécond et exceptionnel d'Ordres religieux producteurs de bienfaits et de sainteté, la large et impressionnante diffusion d'écrits mystiques d'une valeur extrêmement élevée, la contribution incomparable à l'intelligence et approfondissement de la foi de textes magnifiques rédigés par des docteurs et théologiens parmi les plus savants et éclairés, et, par dessus tout, l'extraordinaire beauté du culte latin possédant encore, en ces années marquées par les décrets du Concile de Trente, toutes les qualités, les vertus et la sublime pureté de l'ancienne liturgie grégorienne.

 

                 C'est pourquoi, nous ne croyons pas que la question soulevée par Saint-Martin, touchant à son rejet critique du sacerdoce chrétien tel que professé par les prêtres de son temps, ne concerne que l'unique Eglise catholique, mais touche, en réalité, tous les sacerdoces et les sacrements conférés par l'intermédiaire d'institutions humaines, et donc s’étend à toutes les églises, l’occidentale comme l’orientale, antiochienne y compris.

 

IV. Forme du nouveau sacerdoce

 

                Depuis la venue du Christ, les ordonnances des antiques religions (païennes et judaïque) sont devenues caduques, elles ont été renversées par la lumière de la Révélation, l'ordre ancien est dépassé, l'homme n'a plus besoin d'un intermédiaire pour s'approcher du trône de la Divinité, Jésus Christ s'est chargé d'abattre les voiles (Matthieu 27, 51) qui nous séparaient du Sanctuaire : « La grâce de Dieu qui apporte le salut est apparue à tous les hommes » (Tite 2, 11). Jésus, par sa mort, a purifié les hommes pécheurs : « Par une seule offrande il a rendu parfaits pour toujours ceux qu'il a sanctifiés » (Hébreux 10, 14). En conséquence, la grande vérité, bouleversante et magnifique, que Saint-Martin voulut exprimer et proclamer à ses intimes, concernant l'entière consécration ministérielle de chaque chrétien par le Christ, n'est autre que la vérité de l'Ecriture elle-même ainsi que l'enseigne Paul : « Par le moyen du sang de Jésus, nous avons une pleine liberté pour entrer dans les lieux saints, par le chemin nouveau et vivant qu'il nous a consacré à travers le voile, c'est-à-dire sa chair, et puisque nous avons un sacrificateur établi sur la maison de Dieu, approchons-nous avec un cœur sincère, dans la plénitude de la foi, les cœurs purifiés d'une mauvaise conscience, et le corps lavé d'une eau pure. » (Hébreux 10, 19-22).


 

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 « Par le moyen du sang de Jésus,

nous avons une pleine liberté

pour entrer dans les lieux saints,

par le chemin nouveau et vivant

qu'il nous a consacré à travers le voile... »

(Hébreux 10, 19-22).

 

              L'idée que puisse perdurer un sacerdoce calqué sur le modèle des cultes encore plongés dans les ténèbres de la servitude d'avant le Christ, est absolument inacceptable pour Saint-Martin, car « le christianisme est la région de l'affranchissement et de la liberté ; (...) le christianisme porte notre foi jusque dans la région lumineuse de l'éternelle parole divine ; (...) le christianisme est l'installation complète de l'âme de l'homme au rang de ministre et d'ouvrier du Seigneur ; (...) le christianisme unit sans cesse l'homme à Dieu, comme étant, par leur nature, deux êtres inséparables ; (...) le christianisme est une active et perpétuelle immolation spirituelle et divine, soit de l'âme de Jésus-Christ, soit de la nôtre. » (Le Ministère de l'homme-esprit).

 

 

 

Conclusion : Le renouveau du christianisme

 

                Saint-Martin aspire à un renouveau du christianisme qui lui conférera une pureté non encore entrevue jusqu’alors, il souhaite un passage capable de nous faire accéder à une ère où soit enfin vécu « en esprit et en vérité » la foi en Jésus-Christ : « Je crois, dira-t-il, que ce sont les prêtres qui ont retardé ou perdu le christianisme, que la Providence qui veut faire avancer le christianisme a du préalablement écarter les prêtres, et qu’ainsi on pourrait en quelque façon assurer que l’ère du christianisme en esprit et en vérité ne commence que depuis l’abolition de l’empire sacerdotal ; car lorsque le Christ est venu, son temps n’était encore qu’au millénaire de l’enfance, et il devait croître lentement au travers de toutes les humeurs corrosives dont son ennemi devait chercher à l’infecter. Aujourd’hui il a acquis un âge de plus, et cet âge étant une génération naturelle doit donner au christianisme une vigueur, une pureté, une vie, dont il ne pouvait pas jouir encore à sa naissance. » (Portrait, 707).

 

 

entrer des mots clefs

 

 

                Tenant donc de toutes les fibres de son être à « l'esprit du véritable christianisme », à l'essence du pur message de Jésus-Christ, Saint-Martin aspirait à ce que s'épanouisse entièrement et puisse éclore l'union intime de l'âme et de l'Eternel dans le silence absolu du cœur ; il ne pouvait, de ce fait, admettre que le disciple de Jésus délègue son action, et que ce soit un autre que lui, que ce fils chéri racheté aux prix du précieux sang, qui présente son offrande et son sacrifice au Rédempteur, car chaque baptisé, depuis l'avènement du Messie, est prêtre et prophète pour offrir à Dieu des sacrifices spirituels, à savoir le fruit des lèvres qui bénissent son Nom et chantent sa Gloire infinie, puisque, redisons-le à la suite du théosophe d'Amboise : « le christianisme n'est composé que de la race sainte, de la vraie race sacerdotale ».

 

               C'est là l'essence de l'enseignement intérieur du Divin Réparateur, le sens caché de l'ordination sacramentelle conférée directement par les mains de Dieu aux purs disciples du Christ, aux « ministres des choses saintes », car « le christianisme est le complément du sacerdoce de Melchisédec ; il est l'âme de l'Evangile ; c'est lui qui fait circuler dans cet évangile toutes les eaux vives dont les nations ont besoin pour se désaltérer. (...) le christianisme nous montre Dieu à découvert au sein de notre être, sans le secours des formes et des formules. (...) le christianisme ne peut être composé que de la race sainte et sacerdotale qui est l'homme primitif, ou de la vraie race sacerdotale. » (Le Ministère de l'homme-esprit, 3e partie, « De la Parole ».) 

 

Jean-Marc Vivenza

 

(Extraits, texte à paraître en 2012)

 

 

 

 

Notes.

 

 

1. Sacerdoce vient du latin sacerdotum (sacer : sacré – dotum : dote, fonction de ceux qui ont le privilège du sacré mais aussi qui expriment cette relation avec le sacré qui se décline par l’intercession, c’est-à-dire l’offrande des prières qui fait suite à celle des sacrifices de l’ancienne alliance ou de la célébration eucharistique aujourd’hui, et la médiation consistant à transmettre les enseignements, la paroles et les bénédiction de Dieu (deux termes en grec : ιεροσ : sacré, comme en latin «  presbuteros » : ordre ou sacerdoce des prêtres qui donne en latin presbyterium).

 

2. cf. Joseph de Maistre, Soirées de Saint-Pétersbourg, XIe Entretien, 1821  ; E. Caro, Essai sur la vie et la doctrine de Saint-Martin, Hachette, 1852, p. 71. c’est en réalité, et tout d’abord, le Mercure de France qui, annonçant la disparition du théosophe d’Amboise survenue le 13 octobre 1803, signalera que Saint-Martin ne voulut point d’un prêtre, in Mercure de France, 18 mars 1809, n° 408, p. 499 ss.). Joseph de Maistre, toujours dans ses Soirées de Saint-Pétersbourg, choqué, signalait que Saint-Martin ne croyait pas à la légitimité du sacerdoce chrétien : « (…) il faut lire surtout la préface qu'il [Saint-Martin] a placée à la tête de sa traduction du livre des Trois Principes, écrit en allemand par Jacob Böhme : c'est là qu'après avoir justifié jusqu'à un certain point les injures vomies par ce fanatique contre les prêtres catholiques, il accuse notre sacerdoce en corps d'avoir trompé sa destination [dans la préface de la traduction citée, Saint-Martin s'exprime de la manière suivante : « C'est à ce sacerdoce qu'aurait dû appartenir la manifestation de toutes les merveilles et de toutes les lumières dont le cœur et l'esprit de l'homme auraient un si pressant besoin. » (Paris, 1802, in-8o, préface, p. 3)], c'est-à-dire, en d'autres termes, que Dieu n'a pas su établir dans sa religion un sacerdoce tel qu'il aurait dû être pour remplir ses vues divines. » (J. de Maistre, Soirées de Saint-Pétersbourg, XIe Entretien.)

 

3. « La pensée religieuse de Saint-Martin repousse même les formes religieuses, notamment les sacrements de l’Eglise, sauf à les priver de toute forme, voire de l’Eglise. Mais nul disciple du théosophe d’Amboise ne se croit contraint à refuser l’Eglise et ses sacrements. Il apprendra, au contraire, ce que Martines et Saint-Martin ignoraient, ce qu’est l’Eglise et ce que sont les sacrements. » Cf. R. Amadou, in Introduction, Traité sur la réintégration des êtres, Collection martiniste, 1995, p. 37.

 

 

mercredi, 25 août 2010

Les élus coëns et le Régime Écossais Rectifié

A paraître en septembre 2010
 

De l’influence de la doctrine de Martinès de Pasqually

sur Jean-Baptiste Willermoz

 

par Jean-Marc Vivenza

 

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L’évidente présence des sources provenant de l’Ordre des Élus Coëns au sein du Régime Écossais Rectifié est l’un des points les plus intéressants qui soient, nous faisant découvrir l’origine véritable du système initiatique fondé par Jean-Baptiste Willermoz (1730-1824), qui joua un rôle fondamental au sein de la franc-maçonnerie au XVIIIe siècle.

 

Pourtant deux attitudes erronées se rencontrent de manière régulière à propos de cette question des sources willermoziennes : l’une consistant à considérer le Régime Écossais Rectifié comme une simple reproduction, bien que privée de sa partie théurgique, de l’Ordre des Chevaliers Maçons Élus Coëns de l’Univers, l’autre visant à ne reconnaître aucun lien ni rapport entre le système de Willermoz et les enseignements dispensés par Martinès de Pasqually.

 

Il convenait donc de rappeler combien ces deux conceptions sont inexactes, dans la mesure où le Régime Écossais Rectifié, s’il est aujourd’hui entièrement redevable aux bases symboliques et théoriques de la doctrine de la Réintégration – qui échappèrent par miracle à la corruption du temps – a néanmoins «opéré» une christianisation importante de cette doctrine aboutissant à un Rite maçonnique original, à la fois dépositaire du trésor spirituel des élus coëns, mais également libéré de ses méthodes en raison de son insistance sur ce que signifie, comme radical bouleversement, le passage de l’Ancienne à la Nouvelle Alliance.

 

On comprend ainsi, aisément, pourquoi il était utile que soit enfin proposée une analyse sérieuse sur ce sujet, capable de répondre véritablement aux diverses réflexions qu’elle fait surgir, nous faisant découvrir qu’il y a bien un secret partagé entre le Régime Écossais Rectifié et les disciples de Martinès de Pasqually, puisque l’objectif fixé par Willermoz à son Ordre « est d’atteindre, à sa manière, le but fixé à l’Ordre des Élus Coëns ».

 

 
 

SOMMAIRE

 

Introduction

Avertissement

 

I - Martinès de Pasqually et la doctrine des « élus coëns ».

1. Sources spirituelles

-          a) L’illuminisme chrétien

-          b) Le soufisme

-          c) La kabbale

-          d) Le dualisme zoroastrien et mazdéen

-          e) Le judéo-christianisme : ébionisme et elkassaïsme

 

2. Eléments doctrinaux

3. Perspective sacerdotale

 

II - La rencontre de Jean-Baptiste Willermoz avec Martinès de Pasqually

 

III - De la Stricte Observance dite « Templière » au « Convent des Gaules » (1778).

 

IV. Eléments martinésiens présents au sein du Régime Ecossais Rectifié

 

V. Expiation, purification, réconciliation et sanctification :  les quatre temps de la réédification du Temple du mineur spirituel

 

1. L’Expiation

2. La Purification

3. La Réconciliation

4. La Sanctification

 

VI - Les éléments coëns présents au sein du Régime Ecossais Rectifié : moyens et outils symboliques de la « Réintégration »

 

1)       La structure ternaire du composé matériel et la place des essences spiritueuses

2)       Triangle, « Lame d’or et  Delta d’Orient

3)       Le Temple coën et la loge rectifiée

4)        La symbolique des nombres

5)       La défiance du Régime Rectifié vis-à-vis de la matière

6)        La noblesse de l'origine de l'homme et sa haute destination spirituelle

7)       La Batterie 00 0, omniprésente au 1er grade

8)       La substance sénaire de la Création

9)       Le sens du double triangle

 

VII - La double nature et son implication spirituelle

 

VIII - La symbolique de la réédification du Temple comme figure de l'image et de la ressemblance

 

IX. L'origine de la Franc-maçonnerie selon le Régime Ecossais Rectifié et le rattachement au Haut et saint Ordre

 

Conclusion

 

 

Appendices

 

I. La  Sainte Trinité

II. La nature de l’Air selon le Philosophe Inconnu

III. Les objets et meubles sacrés du Tabernacle présents sur le second tableau de la loge de Maître Ecossais de Saint-André : ou la mise en lumière du passage de l’Ancienne à la Nouvelle loi,  manifesté par l'œuvre du Divin Réparateur.

 

·         La « mer d'airain » et sa fonction purificatrice

·         La table des pains de proposition, image annonciatrice du mémorial eucharistique.

·         Le chandelier à sept branches en tant qu'évocation de la vraie Lumière.

·         L'Arche Sainte, manifestation de l'Alliance éternelle entre Dieu et les hommes.

·         L'autel des parfums ou l'instauration du sacerdoce éternel par la « Nouvelle loi de grâce et de vraie lumière ».

 

IV. Le rôle essentiel de la « grâce » et la raison de la proclamation de la supériorité de la « Nouvelle loi »  au sein du Régime Ecossais Rectifié.

 

·         Une nouvelle relation à Dieu par la grâce.

·         Le changement radical des économies entre le temps de la loi et celui de la grâce.

·         L'incomparable supériorité de la « Nouvelle loi de grâce ».

 

 

Annexes

I. Lettres de Martinès de Pasqually à Jean-Baptiste Willermoz

 

Lettre du 19 juin 1767

Lettre du 11 septembre 1768

Lettre du 12 octobre 1773

Lettre du 24 avril 1774

Lettre du 3 août 1774

 

II. Lettre de Louis-Claude de Saint-Martin à M. Erhmann

III. L’invocation de réconciliation des Elus coëns

 IV. Méthode pour lire le Traité de la réintégration selon Willermoz

 

 

Bibliographie

 

mardi, 01 septembre 2009

La Sophia et ses divins mystères

Vient de paraître aux éditions Arma Artis 

 

 

 

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Jean-Marc Vivenza, La Sophia et ses divins mystères, Arma Artis,

septembre 2009, 71 pages. 

 

 

 

 

Extraits

 

 

                      La Sagesse, Sophia ou « éternelle SOPHIE », dont Louis-Claude de Saint-Martin a très souvent, dans son œuvre [1], évoqué l’importance spirituelle, occupe une place centrale dans l’économie de la Révélation judéo-chrétienne et, depuis l’origine la plus lointaine, après avoir traversé les traditions de l’Egypte et de la Mésopotamie [2], est intimement associée à l’activité divine dans les livres sapientiaux de la Bible, des Proverbes à l’Ecclésiastique.

 

                       Dès les premiers commencements nous la voyons présente aux côtés de l’Eternel, s’imposant dans son rôle essentiel et invisible, ainsi que nous l’expose le Livre des Proverbes de Salomon, fils de David, roi d’Israël.

 

                       [...]

 

                        Pénétrant toute réalité, elle habite les cœurs en tant que pur reflet de la Lumière divine, c’est la sainte auxiliaire du Plan divin, la pieuse servante du Seigneur collaborant depuis l’origine des choses, visibles et invisibles, à l’œuvre créatrice, la féconde dispensatrice des grâces vivifiantes répondant, avec une docilité parfaite et une doux acquiescement, aux volontés célestes.

 

                         Poursuivant son œuvre d’assistance auprès de Dieu, elle est, effectivement, « l’ouvrière de toutes choses », dominant la création et surplombant  l’univers de sa bienveillante et amoureuse protection ; Dieu agit par elle, n’oublions pas, comme il agit par la puissance mystérieuse de son Esprit : « Et ta volonté, qui l’aurait connue, si toi-même n’avais donné la Sagesse et n’avais envoyé d’en-haut ton Esprit-Saint ? » (Sagesse, IX, 17). Il semble donc, si l’on veut bien y songer un instant avec un minimum d’attention, que du point de vue de notre relation à Dieu, cela soit parfaitement identique que d’obéir à la Sagesse, de se soumettre à ses vues, d’avoir confiance en son action bienfaisante, de s’ouvrir sincèrement à son influence secrète, que d’accueillir, avec humilité, l’Esprit du Très Haut [3].

                       

                                        [...]

 

                         Saint Augustin dira que la Sagesse, pour la créature, est la contemplation de la vérité, lui permettant de recevoir la ressemblance de Dieu [4] ; saint Grégoire de Naziance affirmera qu’elle seule est capable de rendre notre âme pure devant Dieu, et par cette pureté, nous unir à celui qui est pur, nous conformant ainsi à la sainteté du Saint des Saints. Théophile d’Antioche, saint Clément d’Alexandrie, puis Irénée de Lyon, identifieront tout à la fois le Fils et l’Esprit Saint à la Sophia. Irénée écrit, pour ce qui le concerne, en évoquant le Père : « Il a fait toutes choses par lui-même, c’est-à-dire par son Verbe et par sa Sagesse. » [5] ;  et encore : « Celui qui nous a faits et modelés, qui a insufflé en nous un souffle de vie et qui nous nourrit par la création, ayant tout affermi par son Verbe et tout coordonné par sa Sagesse, Celui-là est le seul vrai Dieu.» [6]

 

                             Il est à noter que le courant gnostique fit de la Sagesse, dans ses très nombreux écrits, un « éon », l’idée de Sagesse s’imposant avec une rare force insistante dans les textes de ce courant : « L’idée de la sagesse, de la Sophia, devient, dans la gnose, une entité spirituelle femelle, susceptible d’être vue, et, inversement, la personne du Fils de Dieu céleste pourra devenir la pure Idée absolument impersonnelle du Logos. » [7]

 

                           La Sophia, pour les gnostiques, est ainsi une entité présente en mode d’immanence qui pénètre l’ensemble de la réalité du monde visible, l’agent actif qui s’établit dans une correspondance secrète et intime avec le Logos.

 

                          [...]

 

 

« Vous adorez ce que vous ne connaissez pas,

Nous nous adorons ce que nous connaissons… »

 

(Jean 14, 22)

 

 

Notes.

 

[1] « Quand je me suis approché de la Sagesse, j'ai senti que l'homme qui aurait le bonheur de s'en remplir n'aurait d'indifférence pour rien, qu'il donnerait à chaque chose le degré d'intérêt qui leur appartient, à César ce qui est à César, à Dieu ce qui est à Dieu, car il comprendrait trop de quelle importance seraient les mécomptes dans cette sorte de calcul. » (Mon portrait historique et philosophique, [329], op.cit, pp. 172-173.)

 

[2] Connue en Assyrie sous le nom de «  », la Sagesse sera désignée en Egypte en tant que « Maât », soit, sous les traits de la célèbre déesse symbolisant l’ordre et la justice, une sagesse d’essence effectivement incréée, ceci dit sans minorer le fait que de nombreux écrits, comme les instructions D’Amen-Em-Opet, ou le « Livre des Morts », recèlent des éléments qui ne sont pas sans préfigurer la figure de la Sagesse qui se laissera découvrir dans les textes sapientiaux plus tardifs.

 

[3] Le Livre de Baruch, de l’hébreu « Baroukh » qui signifie le « Béni », attribué à Baruch ben Neria, c’est-à-dire l'ami et le secrétaire de Jérémie selon la tradition du Tanakh [Tanakh, est un acronyme : תנ״ך qui désigne la Bible hébraïque contenant la Torah (la Loi ou Pentateuque), les Nevi’im (les Prophètes), les Ketouvim (les Ecrits)]. Ce Livre, qui comporte essentiellement des prophéties qui proviennent de la période de l’exil à Babylone, dont le style et l’éloquence enthousiasmèrent Jean de La Fontaine (1621-1695), est un apocryphe que l’ont dit être du début du VIe siècle avant J.-C., mais qui ne fut sans doute rédigé que vers le IIe siècle, évoque, en quelques passages intéressants, la figure de la Sagesse, et nous montre sa place significative dans la pensée du judaïsme ancien :  « … Tu as délaissé la source de la Sagesse. Si tu avais suivi le chemin de Dieu, tu habiterais dans la paix pour toujours. Apprends où est le discernement, où est la force, où est le savoir pour connaître en même temps où sont la longévité et la vie, où sont la lumière des yeux et la paix. Qui a trouvé la résidence de la Sagesse et qui est entré dans ses trésors? […] La Sagesse c'est le livre des commandements de Dieu c'est la Loi qui existe pour toujours; tous ceux qui s'attachent à elle iront à la vie, mais ceux qui l'abandonnent mourront. Retourne-toi, Jacob, et saisis-la; fais route vers la clarté, à la rencontre de sa lumière. »  (Baruch 3, 12-15 ; 4, 1-2).

 

[4] « Sapientia est contemplatio veritatis, pacificans totum hominem, et suscipiens similitudinem. » (Lib. I de Serm. Domini in monte).

 

[5] Irénée de Lyon, Contre les hérésies, II, 30, 9, Cerf, 1985, p. 254.

 

[6] Ibid., III, 24, 2, p. 396.

 

[7] H. Leisegang, La Gnose, Payot, 1971, p. 15.

 

 

 

 

jeudi, 30 octobre 2008

JOSEPH DE MAISTRE : LA PENSEE D'UN ESPRIT PROPHETIQUE

JOSEPH DE MAISTRE : LA PENSEE D’UN ESPRIT PROPHETIQUE

 

 par

Jean-Marc Vivenza

 

 

 

Joseph de Maistre, Œuvres, suivies d’un Dictionnaire de Joseph de Maistre, texte établi, annoté et présenté par Pierre Glaudes, Robert Laffont, Collection « Bouquins », 2007, 1348 p.

 

 

 

 

 

 
 
 
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 Joseph de Maistre (1753-1821) est incontestablement d’actualité, les ouvrages qui lui ont été consacrés depuis quelques années se sont multipliés, et, d’ailleurs, disons-le nettement, cet apparent engouement est un sujet de satisfaction tant le « purgatoire » dans lequel fut injustement placé par certains esprits chagrins le comte chambérien pendant de longues décennies, était à la fois pénible et absurde [1].

 

Maistre se révèle donc aujourd’hui aux lecteurs contemporains qui ont le bonheur de le découvrir comme un grand penseur, nous pourrions même rajouter sans crainte aucune, tant cela ne fait plus l’objet de contestations sérieuses, un véritable « maître » dans divers domaines qui, très souvent, dépassent largement le champ par trop étroit de la littérature. Ainsi la politique, la philosophie, la religion, l’illuminisme, apparaissent comme relevant directement, et pleinement, de l’horizon impressionnant des préoccupations intellectuelles de l’auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg, il suffit simplement pour s’en apercevoir de se pencher un instant sur ses textes heureusement de nouveau édités, splendides à plus d’un titre et servis par une langue magnifique, pour constater  l’extrême pertinence et la singulière originalité des thèses développées par l’austère prophète chambérien.

 

La sortie récente (mars 2007), aux éditions Robert Laffont dans la collection « Bouquins », d’une anthologie des œuvres principales de Joseph de Maistre (Six paradoxes à Mme la marquise de Nav… ; Les Considérations sur la France ; Sur le Protestantisme ; Essai sur le principe générateur des constitutions politiques et des autres institutions humaines ; Les Soirées de Saint-Pétersbourg ; Eclaircissements sur les sacrifices) anthologie accompagnée d’un riche et fort utile appareil de variantes et de notes (pp. 843-1113), ainsi que d’un utile  « Dictionnaire » à la rédaction duquel participèrent deux spécialistes autorisés de la pensée maistrienne, Jean-Jouis Darcel et Jean-Yves Pranchère, le tout établi sous la direction de Pierre Glaudes à qui l’on devait déjà  la précieuse réédition du Journal inédit de Léon Bloy (Journal inédit I (1892-1895), Journal inédit II (1896-1902), L'Age d'Homme, 1996 - 2000), confirme l’intérêt général qui ne cesse de se manifester autour de Joseph de Maistre et participe bien du nouvel état d’esprit actuel, ainsi que de la croissante curiosité suscitée par ses peu communes positions doctrinales. N’imaginons pas, cependant, par l’effet  d’une excessive précipitation, que Maistre soit devenu, grâce à un mystérieux et surprenant pouvoir dont l’Histoire possède par éminence le secret, un auteur ne suscitant plus à son égard ni suspicion, ni rejet. Comme le souligne Pierre Glaudes, et ce dès les premières lignes de son Introduction générale : « La postérité a retenu de Joseph de Maistre qu’il a été l’un des plus fermes partisans de la contre-révolution. Ses adversaires l’on peint sous les traits d’un doctrinaire sectaire, d’un champion de l’ordre et d’un pourfendeur des idées nouvelles. Dénonçant ses sophismes et ses paradoxes, ils n’ont vu en lui qu’un ‘‘bourreau d’idée’’ dont l’autoritarisme préfigurerait les idéologies totalitaires du XXe siècle. » (p. 7).

 

 

 

Un adversaire résolu de la pensée des Lumières

 

On le constate, le ton est rapidement donné, et l’on ne peut pas dire que soit éludé dans cette présentation liminaire ce qui serait de nature à fâcher, voire déranger. D’ailleurs loin de vouloir nier la réalité de cette image d’écrivain « sulfureux » qui poursuivit longtemps Joseph de Maistre, le lecteur non averti serait même plutôt conforté dans ces éventuels jugement aprioriques par les propos de l’Introduction : « Ce portrait, poursuit Pierre Glaudes, que plusieurs études récentes ont nuancé, il est vrai, comporte une part de vérité ; adversaire résolu de la pensée des Lumières, Maistre développe, en réaction, une philosophie de l’autorité qui peut légitimement révolter une conscience moderne. Que pense-t-il de la Déclaration des droits de l’homme dont on fait généralement honneur à la France ? en identifiant les intérêts nationaux à ceux du genre humain, observe-t-il, les révolutionnaires français ne se sont pas élevés à l’universalité d’un principe unificateur : ils ont surtout dévoilé les potentialités funestes d’un impérialisme portant en lui les germes de la Terreur. Et que dit-il de la souveraineté du peuple, qui fonde la démocratie ? Maistre dénonce les illusions de l’égalitarisme que démentent, dans l’exercice effectif du pouvoir, les prérogatives dévolues à une caste de nouveaux privilégiés : selon lui, le régime représentatif, en remettant le pouvoir réel entre les mains de quelques élus, est un système qui conduit inévitablement à l’oppression du plus grand nombre. » (pp. 7-8). Ceci est joliment dit et, par ailleurs, tout à fait conforme aux vues pour le moins radicales du comte en la matière, sans pour autant prétendre épuiser la vigueur de l’étendue de ses griefs à l’encontre des Lumières, puisque Pierre Glaudes n’hésite pas, quelques lignes plus bas, à affirmer : « On pourrait prolonger ad libitum la démonstration : sur l’éducation, sur la condition féminine, sur la peine de mort, Maistre heurte de front l’opinion dominante de notre temps. Il ne faut pas s’en étonner. Son œuvre développe une pensée cohérente qui se cristallise autour d’une conviction fondatrice : la philosophie des Lumières, dans le prolongement de la Réforme, porte en elle ‘‘un esprit d’insurrection’’ qui attaque à la manière d’un acide toutes les souverainetés et constitue, comme tel, une menace mortelle pour la société. Il faut donc combattre cette philosophie, en lui opposant une réhabilitation du principe d’autorité sous ses différentes espèces : autorité métaphysique du Créateur qui est à l’origine de toutes les institutions humaines ; autorité politique du monarque dont le pouvoir, légitimé par la tradition, manifeste le gouvernement temporel de la Providence ; autorité spirituelle du souverain pontife que Dieu assiste pour lui conférer l’infaillibilité en matière de dogme. » ( p.  8).

 

Les principes programmatiques des conceptions politico-religieuses maistriennes et son vigoureux attachement à la notion d’autorité ainsi clairement présentés, restait donc à expliquer les raisons justifiant une réédition des œuvres maîtresses d’un auteur à l’évidence si contraire aux idées dominantes de notre morne et frileuse époque où triomphent, précisément, les « valeurs » des Lumières violemment dénoncées par Maistre. L’exercice étant, il est vrai, un peu risqué, Pierre Glaudes, qui juge sans doute, par prudence, nécessaire de qualifier d’ « intempestifs » les propos de Joseph de Maistre, illustrant « un système politique et religieux aujourd’hui désuet », convoque, en tant que témoins de moralité, la longue suite des admirateurs et des adversaires intelligents souvent ouvertement séduits et fascinés par la haute figure du royaliste savoisien, ceci afin de nous délivrer quelques secourables justifications afin de répondre à l’angoissante question incisive qui doit, à l’évidence, tourmenter dans leur sommeil les pieux dévots du conformisme idéologique : « Quelles raisons a-t-on de lire Maistre au début du XXIe siècle, quand on n’est pas un ‘‘affreux réactionnaire’’ ? »

 

Apparaissent de la sorte, à la faveur de l’évocation de leur nom, Cioran, Steiner, Barthes, Valéry, aux jugements déjà bien connus, auxquels viennent discrètement s’adjoindrent les disciples directs et inconditionnels de l’œuvre, qui auraient d’ailleurs dû, si le « politiquement correct » pesait un peu moins dans ce genre d’exposé convenu, être sollicités en priorité du point de vue de la chronologie raisonnée des authentiques héritiers de la pensée maistrienne : Bonald, Blanc de Saint-Bonnet, Donoso-Cortés, Mgr Gaume ou Louis Veuillot. S’il était difficile de ne pas y adjoindre Barbey d’Aurevilly et Bloy, ou encore Baudelaire, tous les trois effectivement cités, on regrettera cependant un survol si rapide des liens unissant Maistre à Ballanche, Lamartine ou Lamennais, ainsi que le superficiel examen de son rapport, bien que paradoxal, à Maurras (qui restera toujours hermétique à la perspective métaphysique de l’auteur des Soirées), Proudhon et Auguste Comte, sachant tout de même que, pour tempérer ce traitement éclair, tous ces auteurs font l’objet d’entrées très bien documentées à l’intérieur du Dictionnaire situé en fin de volume.

 

Une étrange distance à l’égard des sources initiatiques de l’œuvre maistrienne

 

Au titre de ce panorama constitué de personnalités très diverses, s’étonnant d’une si large et dissemblable postérité qu’il qualifie de « bigarrée », Pierre Glaudes est obligé de convenir que le catholique ultramontain, l’indéfectible défenseur de la papauté, le lecteur admiratif du chanoine Pierre Charon (1541-1603) qui fustigeait l’esprit de la Réforme tout en insistant sur l’impuissance de la raison à « saisir la transcendance divine », le réactionnaire intransigeant, « n’en conserva pas moins toute sa vie des sympathies pour l’illuminisme maçonnique, qu’il aura tendance à dissimuler à mesure que se durcira sa philosophie de l’autorité. Rompu depuis sa jeunesse aux spéculations des théosophes et des mystiques, il se laissera suffisamment contaminer par leur influence pour s’engager assez loin sur des chemins hétérodoxes. En témoigne son rêve millénariste de réunion des Eglises, d’instauration d’un ‘‘christianisme transcendantal’’ et d’édification d’une nouvelle Jérusalem, qui consacrerait l’avènement d’un homme régénéré par le Saint-Esprit. (…) Inévitablement, son inclination pour de telles recherches l’amène à prendre quelques libertés avec la théologie officielle de l’Eglise, comme le montre sa dette à l’égard d’Origène, dont il emprunte la théorie des deux âmes et l’idée de ‘‘rédemption diminuée’’ que les hommes obtiendraient par leur sacrifice, en imitant le Christ. Ces références hétérodoxes lui permettent de fonder une religion de l’expiation et de la souffrance, où la mort du Fils de Dieu devient l’illustration emblématique d’une loi cosmique. Adam ayant entraîné le monde entier dans sa Chute, ce ne sont pas seulement les hommes, mais tous les êtres vivants qui doivent être rachetés.» (pp. 13-15). Ces propos sont tout à fait conformes à la pensée maistrienne, mais, dès lors, nous ne pouvons nous empêcher, à ce stade de notre recension, de soulever un problème de nature fondamentale que nous formulerions volontiers ainsi : pourquoi, alors que sont parfaitement perçus, et admis, les larges emprunts effectués par Maistre aux thèses de l’illuminisme mystique, s’en tenir dans la présentation générale de cette réédition, puisque chacune des oeuvres fait l’objet d’un exposé préliminaire sous la forme d’une introduction, à un discours si peu attentif aux données significatives qui permettraient véritablement, à notre avis, d’en expliquer l’origine et le sens  ?

 

Cette absence d’examen approfondi des sources est si problématique, que l’on relève même des approximations vraiment inacceptables pour ce type d’édition, principalement au sein de certaines entrées du Dictionnaire traitant des différents aspects de l’illuminisme [Franc-maçonnerie, Illuminés, Saint-Marttin, Willermoz, etc.]. Nous en voulons pour preuve, outre l’absence parfois regrettable d’harmonisation des patronymes [Martinez de Pasqally (p. 1279) ; Martinès de Pasqually (p.1309) ], cette phrase extraite de l’article consacré à Louis-Claude de Saint-Martin (1743-1803), dont il était effectivement judicieux de mettre en évidence l’énorme influence qu’il exerça sur Maistre : « Son entrée dans la maçonnerie mystique du Rite Ecossais Rectifié, en 1778, initia Maistre à la doctrine ésotérique de Martinez de Pasqually et de son principal disciple, celui que, dans les Soirées de Saint-Pétersbourg, Maistre appelle, ‘‘le plus instruit, le plus sage et le plus élégant des théosophes modernes’’, Louis-Claude de Saint-Martin. » (p. 1279). Or il convient de rappeler que loin « d’entrer » dans la franc-maçonnerie dite « mystique » en 1778, alors qu’il était déjà initié depuis peut-être 1770 ou 1772 à Turin, et sûrement 1774 année de sa réception au sein de la maîtresse loge chambérienne Saint-Jean des Trois Mortiers, loge créée en 1749 par Joseph de Bellegarde marquis des Marches, rattachée à la Grande Loge de Londres, dont il ne tarda pas à devenir l’Orateur, c’est dès 1776, et non pas en 1778, ce qui, entre parenthèses, montre le caractère extrêmement précoce de sa démarche, le 6 novembre exactement, qu’il se rendit à Lyon accompagné de Jean-Baptiste Salteur, et d’Hippolyte Deville de la Mulatière, pour y rencontrer Jean-Baptiste Willermoz (1730-1824), le chef de file de la Réforme écossaise lyonnaise et le dirigeant de la IIe Province d’Auvergne de la « Stricte Observance Templière » [2]. Ce type d’erreur est d’autant plus inexcusable, que lorsque sont plus loin cités à l’intérieur d’une autre entrée, Jean Rebotton, et surtout Antoine Faivre fin connaisseur en ces sujets, on retrouve alors des renseignements exacts : « En 1776, il [Maistre] se rendit à Lyon pour se faire initier aux hauts grades et ‘‘s’instruire à la source, de cet illuminisme dont il espérait de profondes révélations religieuses’’.» (p. 1310).

 

Bien sûr nous ne pouvons que souscrire à l’effort que représente l’écriture de ce Dictionnaire, et louer sans réserve l’effective valeur des nombreux renseignements qu’il comporte qui seront d’une aide précieuse pour le lecteur contemporain et le chercheur éclairé, mais que signifie, par exemple, cette idée exprimée par Jean-Louis Darcel dans l’entrée [Franc-maçonnerie], c’est-à-dire qu’il existerait une « surévaluation » par les « initiés » de l’œuvre maistrienne, « au point que celle-ci a pu faire l’objet d’une lecture ésotérique concurrente de la lecture exotérique du non-initié » (p. 1183), alors même que, bien que ne nous ne comprenions pas très bien ce que peut concrètement signifier et représenter une « lecture ésotérique » de Maistre « concurrente » de l’exotérique,  l’essentiel de son œuvre, comme il apparaît aisément à l’étude attentive, qu’on en accepte ou non l’évidence, est néanmoins, de façon indiscutable, une traduction ingénieuse, certes en mode littéraire mais cependant positivement perceptible, des principaux thèmes de la doctrine glissée par Jean-Baptiste Willermoz, dite de la « Réintégration » et énoncée par Martinès de Pasqually,  doctrine éminemment présente au sein des structures maçonniques dans lesquelles Maistre bénéficia, dès l’âge de 23 ans, d’un enseignement inattendu d’une nature exceptionnelle qui transforma radicalement sa vision des choses, ouvrit son intelligence sur bien des sujets dont il n’avait jamais eu  l’idée auparavant et qui deviendront, à terme, le canevas principal de sa réflexion future, tout en formant profondément et durablement son jeune esprit.   

 

 L’imminence des « grands événements »

 

Cela est si vrai d’ailleurs, que dans ses lignes introductives aux Soirées, Pierre Glaudes reconnaît : «  Maistre n’a manifestement rien oublié du style maçonnique (…) la conversation procédant à la façon d’une maïeutique, pousse dans la voie de l’accomplissement spirituel (…). La conversation dans les Soirées, a donc valeur d’initiation, et il faut sans doute en conclure que le livre lui-même est pour le lecteur l’occasion d’un parcours initiatique, à condition qu’il sache déchiffrer les ‘‘hiéroglyphes’’ dont le texte est parsemé. » (pp. 436-437). On est donc singulièrement surpris de voir Pierre Glaudes déclarer en conclusion de son Introduction générale : « Cette édition, n’a finalement d’autre objet que de prolonger l’intuition aurevilienne. La gloire de Maistre n’est pas dans son ‘‘système’’ de pensée : elle est dans les tensions paradoxales de son entreprise intellectuelle » (p. 18). Cette intention n’est pas blâmable, bien au contraire, mais cependant passablement limitée et « périphérique » pensons-nous, par rapport à ce qu’offre comme possibilités réelles les richesse de ce fameux « système » de pensée, qui n’a d’ailleurs de « système » que le nom, puisqu’il n’est, en fait, que la traduction, en un style splendide, des thèmes les plus importants et des vérités centrales de la doctrine de l’illuminisme mystique du XVIIIe siècle [3].

 

Conclusion

 

Pour nous résumer, nous pouvons considérer que le lecteur tirera donc grand profit de l’approche directe et immédiate des textes qui figurent dans cet ouvrage (on pourra à ce sujet s’étonner, à bon droit, du choix ayant consisté à publier dans cette anthologie, même pour un motif d’ordre chronologique, un texte de circonstance, à savoir les Six paradoxes à Mme la marquise de Nav,  (1795) alors que n’y figurent pas, fussent en de courts extraits, les Lettres d’un royaliste savoisien à ses compatriotes, (1793), ou un écrit évidemment plus tardif, comme les Lettres à un gentilhomme russe sur l’Inquisition espagnole, (1816), qui possèdent un nombre de pages à peu près équivalent à celui des Six paradoxes, mais étaient, en revanche, d’un intérêt autrement supérieur), de manière à ce qu’il puisse par lui-même, après les avoir longuement médités et patiemment mûris, bâtir son propre jugement et, nous l’espérons du moins, ressortir, pour peu d’ailleurs qu’il soit vraiment envisageable d’imaginer une indifférente distance d’avec la pensée maistrienne, avec la certitude que l’auteur de ces pages à l’extraordinaire profondeur , souhaite apparaître, « par personnage interposés », « celui qui proclamera, pour les temps modernes, l’imminence de ‘‘ces grands événements’’ que ‘‘l’esprit prophétique’’ a prédits depuis longtemps à l’humanité » (p. 437), ce dont le comte Joseph de Maistre ne doutait pas un seul instant, écrivant dans le 5e Entretien des Soirées : « je suis persuadé que les véritables intentions d’un écrivain sont toujours senties, et que tout le monde leur rend justice ».

 

Formulons donc le vœux que cette édition, qui regroupe pour la première fois en un seul ouvrage les principaux textes de Maistre, contribue à faire entendre, en rendant justice à ses « véritables intentions », la voix prophétique de celui qui déclarait  : « Il faut nous tenir prêts pour un événement immense dans l'ordre divin, vers lequel nous marchons avec une vitesse accélérée qui doit frapper tous les observateurs. Il n'y a plus de religion sur terre: le genre humain ne peut demeurer dans cet état. Des oracles redoutables annoncent d'ailleurs que les temps sont arrivés. » (Soirées, 11e Entretien).

 

 

Notes

 

 

[1] Citons, parmi les récentes parutions :

 

-          Joseph de Maistre, « Les Dossiers H », sous la direction de Philippe Barthelet, l’Age d’Homme, 2005.

-          Compagnon, A., Les Antimodernes, de Joseph de Maistre à Roland Barthes, Gallimard, 2005.

-          Boncompain, C. et Vermale, F., Joseph de Maistre, Le Félin, 2004.

-          Pranchère, J.-Y., L’Autorité contre les Lumières, la philosophie de Joseph de Maistre, Droz, 2004.

-          Vivenza, J.-M., « Qui suis-je ? » Maistre, Pardès, 2003.

-          Matyaszewski, P., La Philosophie de la société, ou l’Idée de l’unité humaine selon Joseph de Maistre, Redakcja Wydawnictw Katolockiego Uniwersytetu Lubelskiego, 2002.

-          Lafarge, F., Le Comte Joseph de Maistre, Itinéraire intellectuel d’un théologien de la politique, L’Harmattan, 1998.

 

[2] Si l’on veut être vraiment précis en ces domaines qui exigent un minimum de sérieux en raison de la place et du rôle important qu’y occupa Joseph de Maistre, 1778 correspond à la création, par Maistre et ses « amis », le 4 septembre, de la loge La Sincérité qui tiendra sa première tenue le 24 septembre. A ce sujet, on ignore si Willermoz est venu en personne consacrer cette nouvelle loge, mais ce qui est certain c’est que son frère, Jacques-Antoine, était présent et fera part aux lyonnais du désir de connaissance qu’il a rencontré chez les frères chambériens : « avides de précisions sur les textes de la Réforme, le pressant de questions souvent embarrassantes. »

 

[3] Dans une lettre du 11 décembre 1820 à Guy-Marie Deplace, donc bien des années après sa prétendue « erreur de jeunesse » qui l’amena à côtoyer les principales figures de l’illuminisme maçonnique de son époque, faisant ainsi la démonstration d’une remarquable fidélité à ses sources initiatiques, Maistre disait, s’agissant du textes des Soirées, qu’il était : « un cours complet d’illuminisme moderne ».